— Mais, recommandait emphatiquement miss Daisy, n’écoutez ni Faust, ni Don Juan, s’ils se trouvent sur votre passage et vous proposent leur bras !
— Si ! J’écouterai pour répondre : Messeigneurs, bien obligée je vous suis ! Mais on voit bien que vous sortez d’un autre siècle ! Vous êtes des vieux messieurs très démodés. Les hommes et les femmes ne se donnent plus le bras que dans les cortèges de noces, ou pour passer du salon dans la salle à manger. Et dans la rue, je préfère de beaucoup marcher à mon pas !
Là-dessus, la jeune fille esquissa une bouffonne révérence, qui redoubla l’hilarité de miss Daisy, et elle sortit, suivie par le regard tendre et heureux de sa mère.
Raymonde eut vite fait de traverser le jardin et de gagner le quai ; là elle ralentit son allure. Pouvait-on se rassasier du tableau où s’épandaient encore les douceurs de l’été ?
Les voiles triangulaires, les cygnes, les mouettes, éparpillaient des blancheurs errantes entre l’azur du ciel et celui du lac. Et pour cerner l’horizon, les montagnes dressaient des crêtes déchiquetées, transparentes comme du cristal, tandis que les hauteurs plus proches de la rive découpaient les lignes sévères de leurs pentes, boisées ou rocheuses.
Les rues de la vieille ville, qui gardent si heureusement un archaïsme local malgré les inévitables transformations modernes, intéressaient aussi la flâneuse. Elle se complut à muser quelque temps entre les éventaires fleuris du grand marché. Cependant, les lettres englouties dans une boîte, Raymonde biaisa de nouveau vers le lac, attirée irrésistiblement par la magie de l’eau et des mouvants mirages.
Une grande paix l’enveloppait — la paix heureuse où la pensée se tait, voluptueusement inerte. Tout ce que son regard rencontrait l’amusait, lui paraissait aimable et ami, même le voiturier jovial charriant des futailles, même ce chien jaune assoupi devant une porte, ces pigeons, ces moineaux, mendiants de terre, et les hardies corsaires ailées, les mouettes, poursuivant de leurs tourbillons et de leurs cris rapaces le steamer qui s’éloignait de la Tour-de-Peilz, sous un panache de fumée.
Chaque ombre des nuées variait la scène, faisant courir des frémissements colorés sur les cimes et les eaux profondes. Raymonde s’accouda au parapet, ravie dans sa contemplation. Des gens passèrent, d’autres s’approchèrent, sans qu’elle daignât y prendre garde. Tout à coup, elle tressaillit violemment. Une voix lui soufflait à l’oreille :
— Ne mange pas tout le paysage avec tes énormes yeux, gourmande ! Laisses-en pour les autres !
— Évelyne ! cria-t-elle, dans l’émerveillement d’un prodige.