— Mais oui ! Tous ceux qui furent, enfants, des habitués de la bonne maison, retournent volontiers, plus grands, à la source des agréables souvenirs.
La jeune fille parlait du ton le plus naturel, avec un enjouement calme, tout en dépliant une broderie. Mais, se ravisant, elle repiqua son aiguille pour proposer à miss Marwell :
— J’y songe ! Peut-être vous plairait-il d’entendre la suite de l’Enfant à la Balustrade ?
— Oh ! si vous n’êtes pas fatiguée, volontiers j’écouterai ! Merci ! J’aime ce petit garçon qui se bat avec le linge de la lessive !
Tandis que Raymonde, penchée vers le volume, continuait le charmant récit, Madeleine, pensive, considérait sa fille à la dérobée. Un pressentiment vague, une appréhension s’insinuaient chez la mère. Elle prenait conscience, d’une façon plus frappante, des changements survenus avec les années, et qui modifiaient l’âme de son enfant, jadis à l’unisson de la sienne. Elle n’avait pu surveiller le travail journalier de l’expérience. Que de sacrifices précieux entraînait la séparation !
— Oh ! la fine psychologie ! remarquait miss Marwell. Relisez, je vous prie, la dernière phrase.
Raymonde sursauta, comme réveillée. Elle rougit, en reprenant le passage qu’elle venait de lire avec une évidente distraction, la pensée rôdant ailleurs :
« Des personnes causent entre elles, et les mots aussitôt dits s’évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble qu’entre leurs bouches, les mots demeurent. Ils demeurent…
— Je l’ai souvent observé ! approuva miss Daisy. C’est le début de l’amour qui s’ignore.
Madeleine soupira. Ce lien invisible, immatériel, projeté entre deux êtres, était-il besoin de paroles même pour le tisser ? Un échange de regards suffit. Ne croyait-elle pas avoir surpris ce phénomène, à l’heure précédente, entre un inconnu et l’enfant chérie ?