La suggestion de l’heureuse vision entraînait le jeune homme à un élan que Raymonde, éperdue, esquiva :

— Je vous en conjure, réfléchissez !

— Je réfléchis depuis des mois. L’heure est venue d’agir ! On n’a jamais trop de temps devant soi pour être heureux !

— Ayez pitié de moi ! dit-elle alors, les mains jointes.

Valentin recula d’un pas ; avec une inquiète attention, il considéra la face bouleversée de celle qui le suppliait.

— Vous êtes sincère ! reprenait-elle. Vous parlez avec décision, et vous pensez que toutes choses s’arrangeront à votre gré. Moi, tout au contraire, je crains, parce que j’ai déjà connu trop de déboires et de peines. N’entamez pas ma force en me faisant accepter trop vite des rêves qui me laisseraient, s’ils s’évanouissaient, sans courage pour ma tâche. J’avais deviné… oui, presque ! les sentiments que vous venez d’exprimer, parce que… moi-même…

— Oh ! Raymonde ! Raymonde ! je ne me trompais donc pas !

— Non ! non ! Mais… je craignais pour Évelyne… Je me haïrais de la faire souffrir ! Et puis, avant tout… vous m’entendez bien, il y a maman ! Maman qui a tant souffert et d’une façon si poignante, si imméritée ! Vous ne savez pas tout de nous ! Je ne veux pas que ma chère mère soit jamais humiliée ! Je préférerais ne jamais me marier !… c’est pour cela que je vous redis : Réfléchissez… Soyez prudent ! Ayez pitié de moi !

Valentin demeurait immobile, perplexe et stupéfié. Ces phrases agitées, mais pleines de sens et de volonté, tombaient en froids glaçons dans son âme exaltée.

Le masque viril, aux linéaments réguliers, sculpté comme dans la pierre par quatre ans de fatigues et de dangers, se resserrait, durci par l’effort mental. Ainsi devait-il paraître, sous le casque, aux heures guerrières ! Cette lutte intense, au surplus, ne déchaînait-elle pas autant d’idées en conflit qu’un départ pour l’assaut, et le même désir de vaincre ?