C’était jour de consultation. La sonnette ne cessait de retentir. Sans revoir son mari, Mme Davier monta dans l’auto qui la transporta à la gare.

Tandis que le train l’emmenait vers la capitale, un sourd malaise tourmentait ses esprits. Tous les motifs allégués pour ce déplacement n’étaient que mensonges. Et les yeux purs et sincères d’Évelyne émouvaient en elle un sentiment d’humiliation, presque un regret.

En définitive, qu’allait-elle faire à Paris ? Tout bonnement, retrouver son frère, qui l’introduirait dans un dancing réputé. Son manteau de fourrure cachait la tunique constellée d’acier qui la moulait.

Le proposition chuchotée par Stany avait réveillé chez la jeune femme un avide désir de s’échapper du logis trop bourgeois, de replonger dans l’atmosphère capiteuse, de goûter au plaisir violent qui anesthésie à force d’ivresse, comme un soporifique.

Depuis quelque temps, Fulvie était obligée de constater un phénomène effarant. Entre l’époux qui se dépensait à des tâches austères et la jeune fille, gracieuse et bonne, qui montrait dans les moindres choses, sans y prétendre, la passion du dévouement, la conscience déprimante d’une infériorité morale s’imposait trop souvent à l’orgueilleuse femme. Une lente transformation s’opérait en elle, atténuant ses virulences, sapant l’égoïsme impérieux et exigeant de son caractère. Mais elle regimbait, résistait à l’évolution, accusait l’assoupissement de la vie familiale, qui rouillait ses ressorts, diminuait en elle l’énergie, peut-être la jeunesse.

Et elle voulait retenir son véritable soi, cette personnalité mentale à laquelle on est habitué comme à l’image physique reflétée par la psyché. Elle cherchait à retrouver la Fulvie audacieuse et impériale, cueillant à la ronde l’admiration et le désir des regards, la Fulvie devant laquelle tombaient en moissons les hommages, comme les fleurs venues de la foule pleuvent devant la ballerine ou le torero.

Quelques heures d’amusement, de vertige, la rendraient à elle-même, retrempée, revivifiée, ayant rejeté toutes impressions maussades et grises.

A la sortie du train, Fulvie s’engouffra dans le métro. Devant elle s’assit un officier bleu horizon. Elle vit le chiffre brodé sur le képi. Ses mains gantées se tordirent nerveusement dans le large manchon. Son cœur s’enveloppa de deuil.

Ce chiffre, c’était le numéro de son régiment ! Cet homme avait peut-être connu celui qui gisait dans un coin ignoré de la Champagne, celui qui, jadis, marivaudait avec tant d’esprit et de hardiesse dans le cercle du Parterre de Latone ! Jours enfuis, joies évaporées, préférence secrète dont les preuves n’étaient plus que cendres !

Elle sortit du souterrain, vibrante encore de ces réminiscences. Comme il semblait l’aimer ! Et comme elle l’eût aimé !