Tous ses griefs légitimes contre son frère lui remontaient en mémoire. Que de choses, cachées à son mari, et dont elle avait fait violemment reproche à cet incorrigible fou ! La conduite de Stany, durant la guerre, avait blessé sa fierté. Homme, elle eût autrement soutenu le vieux nom patronymique et ne se fût pas contentée d’un office de gratte-papier dans un bureau de l’arrière.
Fulvie s’étonnait que le docteur n’eût émis aucune observation à ce propos. Elle interprétait cette abstention comme une preuve de complet dédain. Davier, évidemment, voyait en son beau-frère une parfaite non-valeur.
— Je ne suis pas loin de cette opinion aujourd’hui ! s’avoua-t-elle en serrant les dents. Que s’est-il encore passé ? Quel mobile à ce renvoi ?
Elle se rendit rue Lafayette, à l’hôtel meublé où habitait Stany. Là, nouvel échec : la gérante, avec un sourire pincé, l’avertit que M. de Lancreau n’était plus son locataire. Et elle ignorait son adresse actuelle.
Mme Davier, sidérée, courba la tête sous une honte. Sans aucun doute, Stany était parti de là, congédié, endetté. La sœur s’en alla précipitamment, à la fois démontée, inquiète et exaspérée.
— Encore et toujours des fugues ! Ah ! c’en est trop ! Il abuse de mon indulgence !… J’en ai assez de ses jérémiades, de ses repentirs, aboutissant toujours à des demandes d’argent ! Il faut qu’il se range ! Ma patience est à bout.
La jeune femme marchait frénétiquement, pour soulager la surexcitation de ses nerfs. Soudain elle sentit la fatigue. Le jour de novembre pâlissait. Elle distingua, près de Notre-Dame-de-Lorette, un autobus qui desservait la rive gauche et passait devant la rue de Tournon. Eh bien ! puisque tout le plan d’escapade craquait, par la faute de cet idiot de Stany, du moins acquitterait-elle une partie du programme annoncé, en faisant visite à Mme Clozel.
Mme Davier monta donc dans l’autobus. Quelques instants plus tard, elle gravissait le large escalier de l’aristocratique logis dont la famille d’éditeurs occupait le vaste premier étage depuis plus d’un demi-siècle.
IV
Malgré les deuils de ces dernières années, Mme Clozel gardait sa porte ouverte à ses amies, chaque mardi, de quatre à sept. A ces réceptions très simples se retrouvaient à peu près régulièrement les mêmes personnes, imprégnées de l’esprit de charité et dévouées, pour la plupart, à des œuvres d’aide sociale.