— Non… pas si bonne ! J’aurais dû parler déjà depuis deux ans… J’ai retenu cela, par affection pour Évelyne, pour son père… C’est Ernest, mon neveu, le fils d’Adèle, mort durant la guerre dans un hôpital de Paris, qui s’en inquiétait aussi, dans sa conscience. Adèle ne sait rien. La tête pas assez solide et puis trop de chagrin !… Mais, en repassant ses fautes, Ernest retrouvait celle-là. Il m’a révélé à moi seule, et à son confesseur, comme il se reprochait de n’avoir pas dit à propos… ce qu’il savait. Il faut toujours dire la vérité. A l’âge d’homme, il voyait combien il avait été coupable. Mais alors c’était un gamin, et il avait une peur affreuse des magistrats… Ah ! j’étouffe ! Pourvu que j’aille jusqu’au bout ! Ouvre la croisée.

Raymonde, épeurée, entr’ouvrit le battant. La malade aspira l’air froid qui parut la ranimer, et reprit en rassemblant toute son énergie :

— C’était par cette fenêtre que le pauvre petit devait guetter… ce soir-là, pour fermer la grille. Il vit entrer et sortir tout le monde. Mais quelqu’un vint sur le tard, juste avant que ton père ne s’en retournât. Ernest attendit longtemps sans voir repasser l’homme, si longtemps que l’enfant s’endormit. Voilà ce qu’il n’osa avouer à sa mère, qui était dure et sévère, et de peur d’être traduit en justice et accusé, lui aussi. Il se faisait des chimères… qui se calmèrent quand ton papa fut relâché.

— Oh ! mon Dieu ! pourquoi tout cela n’a-t-il pas été élucidé à temps ! s’écria désespérément la jeune fille.

— Oui ! c’est la grande faute… la mienne comme la sienne !… car moi, Philo, oui, Philomène Pradin ! répéta la mourante, passant ses doigts décharnés dans ses cheveux, j’ai su la négligence d’Ernest. Il était plus libre avec moi. C’est à cause du père d’Évelyne que j’ai retenu ce que je pensais. J’ai essayé de lui insinuer mon soupçon. Il n’a pas compris… Et voilà pourquoi j’avais tant pitié de vous tous ! Je cherchais à vous obliger… pour réparer un peu… Mais, maintenant, il y a un autre tribunal à craindre… et je te dis ces choses, parce qu’il faut que ton père soit mieux innocenté…

La voix, sortie en violent éclat, sombra subitement. Il sembla aussi que la raison, surexcitée par l’effort, déviât et faiblît au bout de la tâche. Philomène, retombée sur ses oreillers, ne murmurait plus que des lambeaux de prières, coupés de mots sans suite, où passait sans cesse le nom du docteur Davier.

Raymonde, prostrée au chevet sur une chaise de paille, les mains à ses tempes douloureuses, essayait de démêler les aveux confus qui venaient de l’étourdir. Mais quelque chose échappait à son examen. L’énigme restait sans solution. Une poignante impatience l’envahit et la remit debout, près de la mourante.

— Philo, complétez, je vous en adjure, vos révélations. Votre neveu connaissait-il l’homme entré le dernier ?… Écoutez-moi ! Entendez-moi ! Il faut que je sache tout !… Quel était cet homme ?

La lueur vacillante des yeux troubles se raviva quelques secondes.

— Oui… tu dois savoir… Il ressemblait… nous avons cru… Un vaurien… le frère de Mme Davier…