— Non ! non ! tranquillisez-vous à cet égard. Raymonde est trop spontanée, trop franche et trop fière pour s’abaisser à de pareilles ruses.
— C’est ce que nous a déjà affirmé Mme Forestier. Mais vous la suivez depuis plus longtemps. Mieux que quiconque, vous êtes au courant des antécédents — non seulement de la jeune personne — mais de la famille. Ah ! docteur, docteur, voilà le point scabreux ! Ni ma femme ni moi ne sommes gouvernés par l’intérêt. Nous avons dû subir des sacrifices trop douloureux pour ne pas sentir l’inanité, l’impuissance de l’argent. Le manque de fortune ne serait donc nullement un grief valable contre la jeune fille choisie par Valentin. Mais quelque chose prime tout à nos yeux : l’honneur ! Notre nom modeste est sans tache. Il nous en coûterait terriblement, à l’un et à l’autre, de voir notre enfant s’allier à des gens… tarés, indignes d’estime, ayant une flétrissure dans leur passé…
Le médecin serra son pardessus, comme dans le frisson d’un froid subit.
— Les Airvault ne sont ni tarés ni indignes, prononça-t-il avec lenteur. Ils furent malheureux, simplement.
Clozel considéra son interlocuteur d’un œil perplexe. Comment les assertions du mari contredisaient-elles si complètement les imputations de la femme ? Que signifiait cette divergence ? La matière importait trop pour que l’éditeur ne se décidât pas à sonder le mystère. Il dit, hésitant :
— Mme Clozel a su, par Mme Davier elle-même, que le père de cette jeune fille fut emprisonné quelque temps.
Fulvie !… Ah ! dérision ! Un rictus releva les lèvres rasées du docteur.
— Airvault, oui ! fut victime de la détention préventive, inculpé d’un vol qu’il n’avait pas commis. L’accusation tomba d’elle-même. La seule faute du pauvre homme avait été de tenter la chance du jeu. Mais ceux qui le connaissaient, le sachant incapable d’un larcin aussi stupide qu’odieux, tinrent à cœur de lui servir, en quelque sorte, de caution morale.
En termes laconiques et précis, M. Davier narra le fait-divers, la mort subite de M. de Terroy, la disparition du coffret d’argent, la découverte du camée-pendentif dans un tiroir du dessinateur, toutes les circonstances futiles et fatales qui projetaient l’idée de culpabilité dans le cerveau d’un magistrat à la fois blasé, sceptique et timoré.
M. Clozel écouta ce récit avec une attention soutenue. Mais, en dépit de sa volonté de bienveillance, sa physionomie et son attitude trahissaient la gêne, l’anxiété, le découragement.