— Tout cela est certainement pitoyable ! déclara-t-il quand le docteur eut achevé. Et je ne m’étonne pas que ces réminiscences vous émeuvent ! Vous avez suivi, jour après jour, les vicissitudes de cette famille. Vous pouvez prendre parti en connaissance de cause. Nos positions respectives, pour juger des choses, sont bien différentes, car moi, j’ignorais ces gens jusqu’à l’heure où mon fils me déclara qu’il passerait par-dessus tous les obstacles, comme son tank, afin d’épouser Mlle Airvault.

La voix plus basse, M. Clozel formulait l’objection capitale :

— Dans l’histoire fâcheuse, il reste cette grave lacune : le coupable n’a pas été découvert.

Le docteur fut repris de ce frisson qui, tout à l’heure, le secouait de la tête aux pieds. Il ferma le col de sa pelisse et lança un coup d’œil vers la grande horloge comtoise, qui égayait, de son cadran de faïence et de son balancier de cuivre, les sombres cartonniers verts et les étagères de livres.

— Excusez-moi de vous quitter ! dit-il, en se levant. Je suis loin d’avoir achevé mes courses ! Et j’ai un dîner de confrères.

M. Clozel, la tête penchée sur l’épaule, le front labouré de plis, se mit en devoir de reconduire son visiteur. Celui-ci, la main sur le bouton, se retournait :

— Mon cher ami, remettez-vous. Tout ce que je vous ai dit est exact. Mais j’ai tout lieu de croire que la vérité absolue se dévoilera… Je l’espère. Prenez patience. Temporisez avec votre fils. La jeune fille qu’il a en vue se montrera digne de votre confiance. Patience encore une fois !

Il ajouta, après une légère pause, entre haut et bas, presque bégayant :

— Peut-être vous appellerai-je… un de ces jours. Laissez tout alors et venez sans tergiverser ! Au revoir !

Le docteur traversa les bureaux, la tête haute et le pas ferme. Mais, en tournant la rue Saint-André-des-Arts, il fut obligé de s’appuyer à la muraille, chancelant, une main crispée sur la poitrine. Le spasme réprimé par un effort immense, il reprit sa marche, sans égard pour son malaise et traînant ses membres courbaturés.