— Pour te retenir… ou pour me faire regretter… Car, je ne m’abuse pas !… Un jour, il faudra te céder ! Que peut un pauvre vieux papa quand l’amour se met de la partie ? Et puis, je serai enchanté — nonobstant — de faire sauter des petits-enfants sur mes genoux !

Sous le voltigement des paroles badines, l’âpre arrière-pensée continuait sa marche. L’œil du causeur contredisait le ton plaisant. Acéré, attentif, il épiait les moindres fluctuations de la physionomie transparente.

La peau nacrée du jeune visage se rosait légèrement. Les prunelles bleues, où dansait d’abord une lueur gaie, s’embuèrent de rêve. Puis Évelyne, les paupières lentement abaissées, s’immobilisa dans le silence. Mais sa pensée ne demeurait pas inerte. Une flamme monta à son front, ses lèvres s’agitèrent sans qu’aucun murmure en sortît. La jeune fille, enfin, dirigea vers son père un regard paisible.

— Tu parles de petits-enfants, papa ! Je crains que tu ne puisses faire sauter sur tes genoux tous ceux que je veux te donner !

— Comment ? As-tu l’intention de devenir une mère Gigogne ?

Elle rit, puis, mutine, affirma avec un mouvement de tête volontaire :

— Oui ! Oui ! Mère Gigogne ! Mère Gigogne d’une certaine façon !

Et aussitôt, étendant la main pour saisir celle de son père :

— Peux-tu m’écouter cinq minutes ? Je vais te raconter une historiette.

— Va, Schéhérazade ! acquiesça-t-il, le cœur étreint d’une frayeur mystérieuse.