— Cela date de mon dernier été à la pension. Il y a donc deux ans. Nous nous promenions toutes en forêt, un peu à la débandade. Nous venions de quitter la route des Loges pour prendre une avenue transversale, où nous nous amusions à chercher les derniers muguets. Au débouché d’un carrefour, nous fîmes la plus charmante, la plus amusante rencontre ; une très jeune religieuse franciscaine, — ah ! je la vois encore avec son bandeau blanc appliqué sur le front, et son ruban rouge et son crucifix, et cette expression de sérénité céleste ! — une jeune religieuse donc nous apparut, poussant devant elle une grappe de marmots. Ils étaient tout petits, de l’âge où, trébuchant encore, l’enfant cherche la jupe de sa mère. Mais leurs menottes maladroites eussent déchiré l’étoffe légère du voile, si elles s’y étaient suspendues. Alors, pour les réunir et leur fournir un appui, la petite sœur tenait le milieu d’une énorme corde à puits, nouée de place en place, et les petites pattes se cramponnaient aux nœuds. Rien n’était plus touchant que ce vivant chapelet, si ce n’est la béatitude dont rayonnait l’angélique figure du guide… De ce jour, papa, mon rêve d’avenir se fixa !
— Évelyne !
Davier retirait brusquement sa main pour la porter devant ses yeux. L’enfant se souleva sur sa couche et, d’un souple glissement, parvint près de son père.
— Papa, cela devait se dire un jour ou l’autre. Pardonne-moi de te faire un peu de chagrin. Mais tu m’aimes trop, dis, pour m’empêcher… pour t’opposer !… Tu me ferais tant de peine !
De ses deux bras, elle attirait la tête qui résistait, et en baisait la tempe avec une tendresse ardente.
— Papa, mon bonheur est là ! Comment t’en étonnerais-tu ? Ne m’as-tu pas donné l’exemple en consacrant ton savoir, tes soins, tes forces au service des affligés ? Me reprocheras-tu de me vouer au bien ? Non… Dès que ta surprise sera passée, tu te diras : Dieu me bénit en indiquant à ma petite fille la voie où elle trouvera la sécurité !
Il eut un rire amer.
— Étrange bénédiction ! Oh ! malheureux que je suis !…
— Non ! non ! se récria-t-elle avec énergie. Pas malheureux ! Je t’en conjure, ne dis pas ce mot injuste ! Réjouis-toi avec moi ! Je ne suis pas faite pour la lutte ! Je me trouverai abritée dans une vie de retraite et de prière qui convient à ma nature, et qui, seule, peut satisfaire les besoins de mon cœur ! Réjouis-toi, ô mon père que j’aime tant ! Laisse-moi suivre l’appel ! Ne regrette rien, rien, puisque j’irai vers mon bonheur ! Je remercie Dieu de t’avoir eu pour père ! Je veux que tu le remercies de venir vers ta fille !
Elle se pressait contre lui, roulant sa tête blonde câline sur l’épaule courbée. Hors de lui, Davier saisit le corps fluet aux aisselles, recoucha l’enfant, rabattit les couvertures et l’édredon d’un coup de main.