— Vous me savez votre meilleur ami. Ne puis-je donc savoir ce qui vous affecte ?

Fulvie, quelques secondes, garda ce mutisme qui augmentait la crainte du mari, puis elle soupira :

— Comprendrez-vous bien ? Tout excellent que vous soyez, il y a certaines subtilités de sentiments qui vous échappent… Je souffre du dédain offensant, de l’aversion que vous montrez à mon frère.

Davier se rejeta en arrière. Des plis subits creusèrent son front et s’allongèrent près des ailes du nez, vieillissant et durcissant tout à coup son visage fin, demeuré jeune par la vivacité des yeux et la mobilité des lèvres.

— Je ne crois pas avoir témoigné des sentiments aussi hostiles à votre frère ! objecta-t-il avec effort. Je ne puis approuver la façon peu sérieuse dont il conçoit la vie… Sans doute le comprend-il. Et c’est cela seulement qui le gêne vis-à-vis de moi.

— Vous ne vous rendez pas compte vous-même, je le crains, du sens que prennent vos attitudes à son égard ! répliqua Fulvie. Cette après-midi, vous êtes parti subitement après son arrivée, et en quittant notre groupe, à dessein ou non, vous avez omis de lui tendre la main ! Ce n’est plus là seulement de l’hostilité latente, mais déclarée ! Et en offensant le frère, vous blessez la sœur ! Songez-y bien, poursuivit-elle avec feu, Stany a été le rayon de soleil de ma jeunesse tourmentée, dont vous avez vu le triste épilogue. Ne le jugez pas à votre jauge. Il y eut des huguenots dans votre ascendance. Vous êtes sévère et puritain, en dépit de vous-même, et de la bonté de votre cœur. Stany échappe à la toise commune. Il est le fantaisiste, l’artiste. Tous ceux qui le connaissent bien sont persuadés qu’il trouvera un jour la bonne veine ! Il rumine un projet de journal artistique — dont il serait le soiriste — qui paraît fort sérieusement combiné. Stany a déjà réuni des promesses de brillantes collaborations — en attendant le commanditaire généreux. Quel dommage que vous l’ayez présenté trop tard à M. de Terroy, ou que celui-ci soit mort trop tôt !

Sans laisser à son mari de temps de placer une parole, elle jetait avec véhémence :

— Ne l’oubliez plus, je vous en prie ! Stany est mon frère ! Que dis-je ? Plus que mon frère — le petit cadet pour qui je représentais la protection maternelle, mon premier fils, l’aîné de Loys !

La sincérité de ses sentiments rendait la jeune femme éloquente et lui restituait cette beauté d’expression qui avait subjugué le mari. Davier l’admirait, comme en la première rencontre, tandis qu’elle se débattait, pâle d’une ardente pâleur, sa main fuselée élevée en l’air pour attester ses déclarations vibrantes.

Jamais il n’avait mieux éprouvé la puissance de l’amour qui le captivait. Jamais ne l’avait davantage étreint le désir éperdu d’être aimé comme il aimait lui-même. Et la force de son émotion le retenait immobile et silencieux, tandis que Fulvie reprenait, d’un accent plaintif, sa poitrine oppressée soulevant le linon ajouré de son corsage :