L’un d’eux, grand gaillard aux bras noueux, vaincu par la flemme, jeta bas sa pioche, et desserrant sa ceinture de laine bleue, s’affala au pied du monticule de gravats.

— Ah ! non ! les copains, c’qu’y fait bon à l’ombre ! Si qu’on m’y aurait déposé, moi, j’y serais resté en disant : « Logé, nourri aux frais de l’État ! Merci, mes juges, ça me botte ! »

Raymond Airvault, à cet instant, descendait l’échelle, suivi du maître maçon. L’architecte reçut en plein visage l’allusion cinglante et le regard insultant. Il s’enfonça les ongles dans la chair pour soulager le désir de violence qui l’exaspérait.

Que de fois il avait dû s’imposer cette contrainte, où ses nerfs raidis menaçaient de se briser, alors que la colère, l’indignation bouillonnantes le poussaient à se ruer, tête baissée, vers l’insulteur narquois !

Sans même qu’il fût nécessaire de les entendre, ne saisissait-il pas le sens des propos susurrés à son apparition ? Sa réputation n’était plus nette. Il ne suffisait pas que sa non-culpabilité fût reconnue par la justice ; tant que le fauteur ne serait pas découvert, l’affaire resterait trouble, et la voix populaire pourrait répéter l’injuste et inexact dicton, trop facilement accepté comme axiome par la malignité humaine : « Pas de fumée sans feu ! »

Le jeune architecte avait beau remplir ses devoirs professionnels avec le zèle le plus intelligent et une stricte intégrité, il ne se sentait plus l’intermédiaire écouté, estimé, qui possède à la fois la confiance du patron et celle des ouvriers. Son autorité était ruinée. Raymond expérimentait à ses dépens que, pour la généralité, un inculpé est estimé coupable.

Et à ses côtés, deux pures victimes se trouvaient éclaboussées par cette boue, où il était condamné à cheminer.

Chaque jour, des déceptions, des affronts nouveaux atteignaient la malheureuse famille !

Fini ! le projet d’association qui eût permis à Airvault la libre extension de ses talents ! Le camarade sur lequel il comptait, s’était dédit avec embarras — craignant évidemment de lier son nom à celui d’un homme discrédité. Fini, l’espoir d’installer son nid dans la gentille maison, si enviée, de la rue de la Paroisse ! Le propriétaire, sans chercher de prétexte, avait déclaré ne plus pouvoir donner suite aux pourparlers engagés. Il faudrait donc demeurer dans l’appartement trop étroit, laisser au grenier les meubles précipitamment achetés et que tant d’espérances avaient accueillis. Et pis encore, subir les rencontres des colocataires dans l’escalier, la malveillance embusquée dans les boutiques environnantes.

Madeleine, convalescente, sortait maintenant, restant le plus possible au dehors, selon les prescriptions du docteur. Tout en suivant la rue, la jeune femme avait l’impression angoissante de passer sous les fourches caudines. Son cœur se resserrait, ses jambes flageolaient.