En 1642, une nouvelle phase de publication commence. Des étrangers, les Elzeviers, faisant acte d’éditeurs français, dégagent l’œuvre de Regnier. Guidés par des savants & par des bibliophiles : les frères Dupuy, gardes de la Bibliothèque du Roi, l’avocat général Jérôme Bignon, le duc de Montausier & le chancelier Seguier[76], ils suppriment d’abord les satires que Berthelot avait jointes aux pièces de Regnier, & de celles-ci mêmes ils écartent les pièces douteuses ou répugnantes. Ils éliminent ainsi le quatrain du Dieu d’amour, les stances sur le Choix des divins oiseaux & l’ode sur la C. P. En même temps ils revisent, complètent & châtient le texte. Par exemple, à l’aide de l’édition des satires d’Ant. du Breuil (Paris, 1614) & du second livre des Délices de la poésie françoise (Paris, 1620), ils complètent la satire de l’Impuissance. Ils tirent du Temple d’Apollon & du Cabinet des Muses les stances En quel obscur séjour, l’ode Jamais ne pourray ie bannir & le dialogue de Cloris & Phylis. Des possesseurs de pièces inédites leur communiquent deux satires, une élégie[77] & des vers spirituels[78]. Enfin, sur des indications inexactes, ils font entrer dans l’œuvre du poëte une ode apocryphe intitulée Louanges de Macette[79].
[76] Voir les dédicaces placées en tête du Sénèque de 1639, du Commines de 1648 & des Lettres de Grotius ad Gallos, même année. Elles établissent les relations des Elzeviers & montrent la reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés à l’égard de leurs protecteurs.
[77] Ces trois pièces commencent ainsi :
N’avoir crainte de rien & ne rien esperer.
Perclus d’vne jambe & des bras.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée.
[78] Sous ce titre général se trouvent les stances Quand sur moy je jette les yeux, l’hymne sur la nativité de Notre-Seigneur, trois sonnets & le commencement d’un poëme sacré.
[79] Cette ode paraît avoir été prise des manuscrits de la Bibl. nat. F. fr. (ancien fonds de Mesmes), no 884, fo 194.
Ces améliorations évidentes ont entraîné à leur suite des perfectionnements douteux. Nous avons dit tout à l’heure que les Elzeviers avaient châtié le texte de Regnier. L’expression est juste. Le châtiment alla jusqu’à la torture. Toutes les expressions surannées, & en 1642 on pouvait en voir beaucoup dans les Satyres, furent rajeunies. Douloir & cuider firent place à s’affliger & à penser ; ici-bas fut substitué à çà bas. Les qualificatifs trop forts, hargneux, par exemple, furent adoucis. On choisit pour en tenir lieu le mot honteux, dont le sens est bien différent. Pour des raisons de méticuleuse pudeur, sade, qui dans Willon (Regr. de la B. H.) a donné sadinet, devint l’expression doucette ; plats, trop familier dans le sens de propos, fut considéré comme un synonyme de faits. Tous ces changements conduisirent à des contre-sens. Parler librement[80] fut mis pour parler livre ; des arts tout nouveaux sembla convenablement rendu par des airs tout nouveaux. Des vers, dont la quantité ne satisfaisait pas l’oreille, furent allongés d’une syllabe, le tout en dépit de la leçon de l’auteur & des traditions littéraires[81]. Des gens du monde, avec leurs vues sur les bienséances poétiques, s’étaient unis à des étrangers ignorans des intimités de la langue. On comprend ce que de tels alliés durent introduire de caprices & de maladresses dans les poésies de Regnier.
[80] Cette expression parler livre se rencontre chez Regnier en deux endroits, satires VII & XIII. Les Elzeviers, après avoir, en 1642, substitué au texte leur version, parler libre & librement, ont en 1652, mais seulement dans la satire VII, rétabli la leçon originale.