[81] Des altérations plus graves ont été commises dans le dialogue de Cloris & Phylis. Le vers
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée
a été modifié de la sorte :
S’il n’auoit qu’vn desir je n’eus qu’vne pensée ;
& le vers
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux
& les trois suivants, rejetés huit vers plus loin, se trouvent intercalés contre toute raison dans une tirade à laquelle ils n’appartiennent point.
Le travail des Elzeviers, œuvre de fantaisie & de raison, s’accomplit lentement. La première réimpression due à leurs soins (selon la copie imprimée à Paris, CIↃ IↃ XLII.) parut quatre ans après que Jean Elzevier se fut établi à Paris. Elle ne comprend comme poésies nouvelles que les morceaux tirés du Temple d’Apollon. Mais on y remarque déjà les suppressions dont il a été fait mention, & les corrections qui ont été signalées plus haut. En 1545 Jean Elzevier, de retour en son pays, fut remplacé par son cousin Daniel, qui passa quatre années à Paris. C’est dans cet espace de temps assez court que furent recueillis les éléments de l’édition de 1652, donnée à Leiden, sous les noms de Jean & Daniel Elsevier. Cette dernière réimpression, grossie de morceaux importants, parmi lesquels, il est vrai, figurent à tort les Louanges de Macette, est une reconstitution précieuse de l’œuvre de notre premier satirique. Elle a été exécutée à l’étranger, & elle en porte la preuve en plus d’une page ; mais elle a été préparée par des bibliophiles parisiens, & nous pouvons la revendiquer comme un livre français.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’édition de Jean & Daniel Elzevier servit de modèle aux réimpressions de Regnier. Mais le temps était arrivé des publications avec commentaires. Rabelais, Montaigne venaient de paraître accompagnés des notes de Le Duchat & de Coste, lorsqu’un avocat de Lyon, ex-échevin de cette ville, Brossette[82], entreprit de donner, avec des remarques critiques, un meilleur texte de Regnier. Le nouvel annotateur était un humaniste instruit & défiant de lui-même, ce qui n’est pas une mince qualité. Il n’épargna point ses peines & recourut à tous les érudits en renom de son temps. Lorsqu’il ne trouva pas de lui-même les éclaircissements qu’il jugeait nécessaires, il fit appel au savoir de La Monnoye & du président Bouhier[83]. D’autre part, il demandait au dessinateur Humblot un important frontispice, des vignettes & des fleurons qui furent gravés par N. Tardieu, Baquoy, Matthey & Crepy le fils, pour le titre & les principales divisions du volume. En même temps qu’une bonne édition, Brossette voulait publier un beau livre. Cet ouvrage parut donc en grand format vers la fin de 1729, à Londres[84], & non à Paris, comme le dit Brunet, sous la rubrique de Londres.
[82] Brossette avait publié en 1716 sa première édition de Boileau commencée sous les yeux de l’auteur. Quand le vieux poëte, écrivant à son commentateur, l’entretenait de Regnier, il ne manquait pas d’ajouter, notre commun ami. Cette appréciation intime vaut bien des éloges pompeux, & Brossette, en donnant au public une réimpression de Regnier, n’a probablement fait qu’exécuter une des volontés dernières du législateur du Parnasse.