Regnier s’était un jour plaint, dans sa deuxième satire,
Que la fidélité n’est pas grand reuenu ;
mais il avait gardé sa foi à son maître, attendant avec patience, non la fortune, mais la récompense de ses services. Tant de désintéressement irrite le commentateur. Il s’emporte : « Regnier, écrit-il, avait tort d’être fidèle à outrance : ce n’est pas toujours le moyen sûr de s’avancer auprès des grands. Les voici donc, ces moyens : les servir dans des ministères agréables, mais secrets ; demander avec importunité ; se faire craindre de ceux que l’on approche, & les obliger par là d’acheter votre silence. J’ai connu des ministres…, il falloit leur montrer les dents pour les obliger à faire ce qu’on leur demandoit. Ainsi trêve de zèle avec les grands[93]. »
[93] L’édition de 1733 donne parfois de meilleures explications que celle de 1729 ; mais le cas est rare. Fustés de vers (S. IV), par exemple, que Brossette avait traduit par fournis de vers, est plus justement interprété par battus. Du reste dans la vieille langue du droit, fusté signifie bâtonné, fouetté de verges.
L’auteur de ces belles maximes, de ces remarques de bon goût était un intrigant de lettres & de cabinet, également porté pour vivre vers les travaux littéraires & les missions diplomatiques, l’abbé Lenglet du Fresnoy[94]. Ce qu’il fit pour Regnier, il le répéta neuf ans après pour le Journal de Henri IV qui avait été publié en 1732 par l’abbé d’Olivet. Enfin, il le renouvela plus tard encore dans sa réédition du Journal de Henri III.
[94] Voir sur ce curieux personnage Année littéraire, 1755, III, let. VI, p. 116, & les Mémoires pour servir à l’Histoire de la vie & des ouvrages de M. l’abbé Lenglet du Fresnoy. Londres & Paris, Duchesne, 1761.
Lenglet du Fresnoy ne se borna pas à s’approprier le travail de Brossette. Il voulut faire servir le nom du commentateur de Regnier à une odieuse vengeance. Ennemi de Jean-Baptiste Rousseau qu’il soupçonnait de l’avoir calomnié auprès du prince Eugène, il écrivit, pour la placer en tête de son édition de Regnier, une épître diffamatoire contre Rousseau. Celui-ci, averti à temps, obtint du marquis de Fénelon, ambassadeur en Hollande, la suppression de cette œuvre d’infamie. De son côté Brossette, par l’intervention du lieutenant général de police, reçut de l’abbé Lenglet une lettre d’excuses[95]. En conséquence, un carton fut placé en tête du Regnier, pp. III & IV, & l’imprimeur substitua à l’épître scandaleuse la dédicace au Roy qui, faisant suite à l’ode de Motin, ne fut pourtant point supprimée. Ainsi s’explique le double emploi que l’on remarque aujourd’hui dans tous les exemplaires de 1733.
[95] Ce curieux épisode d’histoire littéraire se trouve raconté bien au long dans les lettres de Rousseau, VI, 91 & 208, & dans celles de Brossette au président Bouhier, des 16 septembre & 2 décembre 1732.
Nous venons de passer en revue les diverses phases de l’histoire des éditions de Regnier. Nous nous sommes appliqué à délimiter exactement les périodes de publications. Il nous reste à faire connaître celles des poésies attribuées à Regnier qui ne peuvent trouver place dans une édition de ses œuvres parce qu’elles sont, les unes trop licencieuses & les autres manifestement apocryphes, la plupart enfin dépourvues d’une authenticité évidente.
Ces pièces se trouvent dans divers recueils imprimés & dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale.