Les chrétiens ne sont pas davantage le peuple de Jérusalem : les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Russes, les Coptes, les Maronites, représentent, il est vrai, les fidèles disciples du Christ ; mais, ils sont profondément divisés par leurs schismes et leur fanatisme. Seule, la phalange bénie des franciscains, gardiens des Lieux-Saints, auxquels s’unissent quelques fidèles latins, possèdent, donné par saint François, l’esprit d’humilité, de tempérance, de charité, qui pourrait être l’origine d’une nation chrétienne à Jérusalem, — du seul, du vrai peuple hiérosolomitain. Seulement ils sont si peu nombreux ! Ainsi, quatre mille Grecs, deux mille Latins, mille Arméniens et une foule de petites églises chrétiennes forment une réunion discordante, toujours en guerre, n’ayant aucune unité. Les Latins, Grecs, Arméniens, Coptes, jusqu’aux protestants, vivent dans un état d’inquiétude, de malaise, de rage continuelle que la Sublime-Porte seule arrive à calmer, quand la colère va trop loin. Dans cet état belliqueux, chacun de ces groupes n’a de lien religieux qu’avec sa propre Église, qu’avec son propre schisme, et, convaincu d’être dépositaire d’une haute et parfaite mission spirituelle, il ne s’adonne à aucun travail matériel, à aucune industrie, à aucun commerce, et ne pense pas à accroître sa propre fortune. Tous végètent dans l’ombre des couvents ou des refuges, ayant le logement, des secours d’argent, des médecins, des remèdes, des écoles, de l’aide et de la protection. L’oisiveté la plus grande règne parmi ces groupes ; ils fréquentent les cérémonies sacrées de leurs rites, ils sont pieux, ils sont fanatiques ; seulement leur piété religieuse est souvent une affaire d’intérêt. Combien de fois, dans leur foi ardente, les moines franciscains ont-ils regretté avec moi cet état de choses, qui fait de l’exercice du culte une profession : l’homme qui est allé à la messe, à cinq heures du matin, croit avoir accompli tout son devoir ! Les franciscains procurent du travail, obligent au travail : mais les Latins sont si peu nombreux…

Cependant, pour l’existence de notre nation, pour que la grande foi latine maintienne haut son prestige en Terre Sainte, il faut fermer les yeux et ne pas désespérer de former, dans un lointain avenir, le peuple de Jérusalem. On ne le formera certes pas avec les juifs, qui sont un ramassis de gens venus de toutes les régions extrêmes et incapables de s’organiser ou de se réunir ; on ne le formera jamais avec les Turcs, qui sont là, comme en garnison ; on ne le formera pas plus avec les petits groupes chrétiens, paresseux, fanatiques et divisés entre eux ; on le formera encore moins avec les Arabes des environs et avec les beaux Bédouins armés jusqu’aux dents, qui arrivent du désert de Jéricho, de l’Arabie Pétrée, des montagnes inaccessibles et des plaines inconnues, pour vendre ou pour acheter : ils ne voient pas Sion, ils ne l’aiment pas, ils ne la connaissent pas, pressés de s’en retourner à leurs cabanes ou à leurs campements. Peut-être jamais Jérusalem n’aura-t-elle un peuple ?… Elle fut grande devant Dieu et Dieu y déposa toute sa gloire ; mais, quelqu’un y a souffert trop amèrement et y est mort trop cruellement…

III

L’Ame.

Dix-huit pillages, cinquante dominations diverses, cinquante tyrannies différentes ; une population tuée, exterminée, détruite ; une campagne dévastée, abandonnée, rasée ; une suite de catastrophes sans nom dans l’histoire ; une vengeance céleste comme jamais il n’en a existé, rien n’a pu dompter, transformer, renouveler l’âme de Jérusalem depuis deux mille ans. Oui, c’est la même âme qu’il y a vingt siècles, quand Jésus venait en pèlerinage, ici, de son riant pays de Nazareth, de son simple village de Galilée, et entrait par la porte Dorée, baissant la tête, dégoûté et attristé de la froide hypocrisie, de la folle vanité, de la profonde misère morale de Jérusalem. En ce temps, le peuple hébreu était lentement descendu du grand bon sens des lois de Moïse à un rigorisme aigu, mesquin, méticuleux ; à un misérable sophisme religieux qui rabaissait la foi à un glacial mensonge de l’esprit, qui révoltait tous les cœurs purs, et contre lequel Jésus venait accomplir sa mission divine. Sion fourmillait de sectes religieuses, l’une plus sophistiquée que l’autre, et les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Gaulonites résument à peine dans leurs grandes lignes cette multitude de camerillas religieuses qui, chacune séparément, s’arrogeaient la parfaite interprétation de la loi mosaïste. Jérusalem était, par excellence, le pays des disputes théologiques et des discussions publiques, qui dégénéraient vite en assemblées orageuses dans le Temple même ; le pays des colères religieuses et acrimonieuses ; le pays où chacun se drapait dans l’insolence et dans l’orgueil ; le pays où finalement les petitesses du culte arrivaient à étouffer la foi elle-même. La lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie.

Ah ! dans la grande âme du Fils de l’homme, du jeune Nazaréen, quelles révoltes pour ces formules étroites et vides, quel mépris pour ces pénitences faites en public et ces orgies faites en cachette, quelle haine pour ces cœurs glacés et froids ! Et, quelle colère devant ces honteuses hypocrisies, devant les mensonges sacerdotaux, devant la cruauté des riches lévites qui tenaient dans leurs mains tout le peuple juif et l’écrasaient, l’opprimaient, le terrorisaient à leur gré ! Alors, le caractère de Jésus se change, comme se transforme le ton de sa prédication divine. Quand il parle sur la montagne, quand il parle près de la mer de Tibériade, au milieu d’une nature enchanteresse, parmi des êtres simples et humbles, une fleur de tendresse jaillit de ses lèvres : la divine promesse des béatitudes futures est prononcée sous le ciel d’azur, au sommet de la montagne de Hattim. Mais, quand il arrive à Jérusalem, ses yeux s’attristent, son âme se trouble, son cœur se soulève d’indignation. Les paraboles les plus fortes et les plus ardentes sont inventées par lui contre les riches, contre les vaniteux, contre les cruels ; les menaces les plus terribles éclatent dans ses paroles, et un jour, il prend un fouet et chasse les vendeurs du Temple, criant qu’ils changent en un marché la demeure de son Père.


L’âme de Jérusalem est immuable. Elle est toujours la cité du débat théologal, de l’âcre sophisme, des discussions aigres, des cabales cléricales ; elle est toujours, et plus que jamais, la ville des sectes et des hérésies. Sauf la petite Église latine, qui ne peut que combattre doucement, avec l’ardeur de sa croyance, tout le reste est une constante, mesquine et ridicule lutte de suprématies mystiques, théologiques et temporelles ; c’est une guerre de conventicules qui surprend, décourage et dégoûte. Qui comptera jamais toutes les formes de religions chrétiennes qui sont dans la moderne Jérusalem ? Les chrétiens de l’Église romaine se divisent en Latins, en Grecs unis, en Arméniens unis, en Maronites du Liban, en Coptes unis ; aussitôt après, viennent les chrétiens hérétiques, c’est-à-dire les Grecs schismatiques, les Arméniens schismatiques, les Coptes schismatiques, les Abyssins schismatiques, qui ne sont que trois cents et ont aussi une chapelle. Les chrétiens protestants établis en Terre Sainte, où, heureusement, ils ne font pas grande propagande, sont encore divisés en plusieurs sectes. Les chrétiens luthériens, c’est-à-dire les Allemands qui ont fondé en Syrie des colonies très importantes, ont une quantité de divisions, parmi lesquelles les luthériens du Temple, une secte spéciale. Il y a, hors la porte San Stefano, un groupement de chrétiens d’Amérique, fanatiques, ressemblant tant soit peu à l’Armée du Salut : ils s’appellent les Martyrs de la dernière heure. J’ai aussi vu quelques mormons.

Et croyez-vous que ces sectes, qui, en somme, vénèrent Jésus et sont venues se fixer sur le lieu de sa Passion et de sa Mort, croyez-vous qu’elles restent tranquilles devant la grande Tombe ? Allons donc ! Chacune est armée contre l’autre de colère et d’envie ; chacune cherche à fouler aux pieds les droits de l’autre, soit par la force, soit par l’argent, soit par la puissance ; chacune cherche à être plus grande que l’autre, non pas en l’honneur du Christ, mais pour ses patriarches, ses clercs, ses membres. Elles arrivent à compter rageusement les lampes, les cierges, les prières que chacune a droit d’offrir devant cet autel où Il fut martyrisé pour avoir voulu la gloire des pauvres, des simples, des pieux…