La colère emporte l’âme aux pires excès ; pendant mon séjour, les prêtres arméniens et grecs se battirent devant le saint Sépulcre, encore vêtus de leurs ornements sacerdotaux. Dans l’église de la Nativité, à Bethléem, le pacha est obligé de mettre un soldat de garde près de chaque autel, et un autre veille, nuit et jour, près de l’étoile d’argent qui marque la place de la naissance de Jésus, car les Grecs ont déjà volé une fois le joyau. Il y a deux ans, un pauvre franciscain fut tué à coups de revolver par un fanatique grec : on fit grand bruit de cette mort, sans résultat. Dans un coin de la petite chambre du saint Sépulcre, se trouvent presque toujours un prêtre grec ou un prêtre arménien ; ils ne bougent pas ; ils vous observent attentivement et reconnaissent immédiatement « la nationalité » de votre religion ; si vous êtes catholique romain, vous êtes un ennemi, sans que vous ayez fait le moindre acte d’hostilité ; ils comprennent que vous ne donnerez pas d’aumônes, et si vous restez trop longtemps, ils grognent ; ils vous font signe de partir : souvent, pour avoir la tranquillité, vous vous en allez, mais ils ont dérangé votre prière. Les processions, les fêtes, les messes sont une lutte continuelle à qui aura la meilleure place, la plus grande pompe, le plus de monde. Les schismatiques grecs et russes, très fanatiques, font de grandes aumônes à leurs églises de Terre Sainte, et, malgré cela, les pèlerins grecs et russes sont dépouillés par leurs prêtres quand ils arrivent à Jérusalem. Tout se vend, jusqu’au restant d’huile des lampes, comme si c’était une relique. Si Jésus revenait sur terre et s’il voyait comme on traite les pauvres paysans polonais, les pauvres colons russes, les pauvres Grecs de la Macédoine ou de la Thessalie, comme il prendrait son fouet pour chasser les marchands du Temple !

Ainsi, tous ces chrétiens hérétiques forment des groupes belliqueux, commandés par leurs patriarches et par leurs prêtres, soutenus par les consuls de leurs nations ; et si le sang n’est pas continuellement répandu, on le doit à la sagesse de la police turque ; si les choses gardent une apparence de calme, on le doit à l’équité musulmane. L’infamie de ces chrétiens est si grande que, par force, il faut louer Mahomet dans le pays de Mahomet, car seul Mahomet donne un exemple de tolérance, de sagesse et de justice. Au milieu de tout cela, la pauvre Église latine, la seule qui, depuis des centaines d’années, résiste intrépidement à toutes ces guerres, grâce aux frères franciscains ; la seule qui tienne haut le prestige de la charité chrétienne ; la seule qui s’inspire d’une piété éclairée, d’une humilité digne et forte, d’un ascétisme qui exalte et ennoblit la vie ; la seule qui dépense sa vie au profit de la foi et du saint Sépulcre, cette pauvre Église latine est contrainte de naviguer sur des mers tempétueuses, les yeux fixés sur une étoile divine et périlleuse.


L’âme de Jérusalem, plus soigneuse de sa gloire que de celle du Christ ; avide, cupide, superstitieuse, hypocrite, capable de tous les fanatismes païens et de nulle charité chrétienne ; cachant sous la fausse humilité un orgueil immense ; s’éloignant de plus en plus par ses sectes et ses hérésies de la Loi véritable ; l’âme de Jérusalem ferait encore pleurer le Seigneur sur le mont des Oliviers, à l’endroit où se trouve la petite chapelle en ruine qui porte l’inscription : Dominus flevit, Dieu a pleuré !

Il pleurerait sur Jérusalem, puisque pour elle il a prêché en vain, il a souffert en vain, il est mort en vain…

LA VOIE DOULOUREUSE

I

Le mont des Oliviers.

A l’est de Jérusalem, à trois pas de la porte San-Stefano, se dresse le mont des Oliviers, séparé de Sion par la sombre vallée de Josaphat, et ce nom suffit pour faire jaillir de toutes les âmes qui ont compris la poésie de la Passion le flot amer et profond des souvenirs. Ce mont n’est pas très haut, mais on le découvre de n’importe quelle terrasse de Jérusalem, car il domine tout ; il n’est pas très haut, mais la grande lumière qui l’enveloppe dès l’aube, la grande clarté cristalline et blonde qui entoure sa cime, semblent l’élever dans l’air. Même aux heures nocturnes, quand la terrestre Sion aux maisonnettes blanches s’endort à l’ombre de ses monastères chrétiens, de sa mosquée triomphante et de son mur sacré ; même aux heures tardives, quand le silence règne dans les ruelles de Soliman, dans ses impasses désertes, dans ses bazars muets, le pèlerin pensif peut contempler la montagne sacrée où Jésus pria, souffrit et, durant la terrible nuit, s’en alla vers la mort : n’est-ce pas là-haut qu’il fut baisé par Judas de Kérioth, pris par les soldats et qu’il dit à ses disciples, après avoir cherché en vain à les tirer de leur sommeil : Qu’importe que vous vous éveilliez maintenant, tout est fini ! N’est-ce pas au mont des Oliviers que commença la véritable Voie Douloureuse, et non pas au Prétoire de Ponce-Pilate ?…

Ah ! dans les ténèbres argentées, avec quelle avidité les yeux de ceux qui pensent, de ceux qui croient, de ceux qui rêvent, se fixent-ils sur ce mont sacré, comme s’ils voulaient revoir le triste cortège éclairé par les torches, avec les épées dégainées, descendant vers le Cedron et traînant, lié comme un malfaiteur, le Fils de Marie !