Le chemin pour arriver au mont des Oliviers est très escarpé : ce sont deux petits sentiers, pierreux et rudes. Les voyageurs qui aiment leurs aises y montent à cheval ou à âne, — surtout à âne, car ces tranquilles montures ont le pied sûr et tranquille, dans ces routes de Palestine, que les pierres, les rocs, la terre friable rendent si dangereuses. Mais ceux qui veulent visiter sérieusement la montagne divine vont à pied lentement, sans la hâte du touriste pressé, avec le calme silencieux de gens qui désirent penser et réfléchir, après avoir vu ; alors, il faut prendre le sentier abrupt que, dans la dernière période de sa vie, Jésus parcourait chaque jour et où le sol semble avoir gardé l’empreinte de ses pas. D’ailleurs, partout il y a un souvenir, une réminiscence, une image de ce passé si lointain et si proche… Voici le jardin de Gethsémani, avec ses huit oliviers sacrés, les oliviers d’alors, car l’olivier repousse sur ses anciennes racines, et toutes les traditions, l’hébraïque, la musulmane, la chrétienne, confirment rigoureusement qu’ici, près de ces troncs noueux, Il venait chaque jour prier son Père, qui était sa force et son courage. Le jardin de Gethsémani à lui seul mérite plusieurs visites, plusieurs haltes, sous les arbres saints, dont la verdure pâlissante a vu si souvent les grands yeux azurés du blond Nazaréen se lever au ciel, dans le dégoût des hommes et des choses. Mais le mont des Oliviers n’a pas seulement Gethsémani, le théâtre de la plus grande tragédie morale qui ait jamais troublé et désolé une âme divine, il a aussi pour lui une partie du drame sacré. Ici, à mi-côte, quelques pierres indiquent la place d’une ancienne chapelle, appelée Dominus flevit : le Seigneur a pleuré. C’est là que Jésus, regardant Jérusalem noyée dans une lumineuse journée de printemps, dans toute sa splendeur et sa puissance, dans tout son orgueil et son impénitence, c’est là que Jésus pleura sur la ville et sur sa ruine ; c’est là que, quarante ans après la mort du Juste, l’empereur Titus, avec sa neuvième légion, lança contre Jérusalem l’onde violente et dévastatrice des soldats romains, et Sion tomba et son peuple fut massacré et ses temples s’effondrèrent, et des milliers de Juifs commencèrent à gémir sous la malédiction terrible… Près du jardin de Gethsémani, Marie de Nazareth, âgée de soixante-trois ans, rencontra l’archange Gabriel qui, lui offrant une palme, lui annonça la fin de sa vie et sa montée au ciel, dans une gloire : elle baissa la tête, obéissante comme la première fois. Une roche blanche marque l’endroit où Marie, s’élevant dans les airs, laissa tomber sa ceinture, qui fut recueillie et conservée par l’apôtre Thomas ; quelques pas plus loin, dans une église où l’on descend par un large escalier, se trouve la tombe de Notre-Dame, ainsi que celles de saint Joachim et de sainte Anne ; cette église appartient au rite grec, et, continuellement, on dit des messes, des prières et des litanies sur le roc, où on ne trouva, après son ensevelissement, que le linceul qui enveloppait le corps de la Mère du Christ. Plus loin encore, s’élève la grotte de l’Agonie, où Celui qui devait périr pour le salut de l’humanité sua du sang et baigna la terre de cette écume pourprée : chaque matin, à l’aurore, un Père franciscain vient célébrer la messe dans cette grotte, qui, heureusement, dépend du culte latin. Une pierre blanche, sur le flanc de la montagne, fixe la place du sommeil des Apôtres, et au bout d’un sentier, une colonne s’élève là où Jésus fut trahi par Judas. Ah ! oui, il faut le visiter pas à pas, le mont des Oliviers, et plusieurs fois, car les impressions sont trop violentes, et on doit surtout monter jusqu’en haut, où se trouve la chapelle du Pater. Ici, Jésus apprit à ses disciples comment on priait, en joignant les mains et en prononçant les paroles sublimes qui consolent, qui glorifient, qui demandent le pardon : Notre Père ! Il l’avait déjà enseigné une autre fois sur le mont des Béatitudes, en Galilée, dans ce merveilleux Sermon sur la montagne, que chaque chrétien devrait connaître par cœur et que chaque philosophe admire dans sa grandeur… La munificence d’Adélaïde de Bossi, duchesse de Bouillon, une Française née d’un père italien, fonda ici un couvent de carmélites et l’église du Pater, — une église claire et silencieuse, dont le cloître, tout fleuri, est revêtu de marbres précieux, sur lesquels le Pater noster est inscrit en trente-six langues. A droite, en entrant dans une cellule mortuaire, gît la fondatrice, la duchesse de Bouillon, et près d’elle, dans une urne, le cœur de son père. Derrière les murs du monastère, les carmélites, qui suivent la règle de l’ardente Thérèse d’Avila, prient, loin de tous regards humains ; et cette église du Pater, toute blanche, toute fleurie, pousse à la contemplation, aux rêves vagues et lointains…
Enfin, c’est du mont des Oliviers que Jésus s’éleva au ciel, accomplissant les prédictions de l’Écriture, accomplissant son destin divin. Il faut grimper en haut, tout en haut, pour trouver la place sacrée, d’où le mont d’Orient vit la gloire de son Seigneur, comme il en avait vu la honte et le désespoir. Hélas ! cette place est occupée par une mosquée ! Cependant, avec cette tolérance religieuse dont les musulmans donnent continuellement l’exemple, le derviche qui garde le temple turc ouvre volontiers la porte aux chrétiens. Ainsi, le jour de l’Ascension, les franciscains portent là-haut leur autel, leurs ornements religieux et célèbrent la messe ; du reste, avec un pourboire, n’importe quel prêtre peut, sur un autel portatif, dire la messe dans la mosquée, quand il le veut… Le mont des Oliviers, qui vit à ses pieds tant de pleurs, de tristesses et d’agonies, a son faîte rayonnant de splendeurs glorieuses, et la terre, tout autour de lui, paraît réfléchir ces clartés ; le ciel semble s’incliner doucement sur le mont de l’angoisse et la mosquée disparaît, cachée par un nimbe de lumière. Sur le sol croissent d’humbles fleurs mauves…
II
Gethsémani.
Ce ne sont pas les richesses d’une chapelle élevée magnifiquement par la piété religieuse, ce n’est pas non plus l’édifice de pierre imposant dans sa lourdeur, qui arrêtent ici : c’est le jardin fleuri sur la côte de la montagne, sous le grand ciel d’un azur tendre presque blanc, — le jardin allègre, tout ruisselant de rosée nocturne, baigné par les délicates aurores orientales, égayé par le chant des oiseaux ; c’est Gethsémani qui vous prend, qui vous retient, qui, de loin, vous attire encore, toujours, par une force intime et secrète… Quel charme magique a donc ce jardin ? Il est planté d’antiques oliviers, car l’olivier ne meurt jamais, il renaît sur ses racines, et ces arbres ont vu Jésus s’asseoir sous leur ombre, prier et instruire ses disciples. Huit oliviers : mais si vieux, si imposants, que deux d’entre eux, spécialement, ont la grandeur et la majesté des chênes. Leurs troncs sont énormes ; le plus gros a huit mètres de circonférence, et sa verte frondaison s’étend sur le potager de Gethsémani. Ce tronc monstrueux ne semble plus être du bois : on dirait de la pierre, de la roche ; il en a la couleur, la dureté, les crevasses, et au-dessus s’élève une végétation merveilleuse, car les oliviers de l’inoubliable jardin donnent encore une abondante récolte. Huit oliviers : mais la charité poétique des franciscains, avec une intuition géniale, a tracé entre eux des plates-bandes de fleurs, et dans ce climat brûlant, dans ce pays sans eau, le jardin de Gethsémani, toujours frais et verdoyant, semble être un coin de terre enchantée au milieu d’un désert aride. Et le contraste est saisissant entre ces fleurs aux couleurs délicates, aux parfums suaves, près de ces oliviers dont le feuillage ressemble à une chevelure argentée : de petites roses blanches, des géraniums pourprés, des mauves d’un lilas triste et de grands lis, droits sur leur tige laineuse éclosent et s’ouvrent comme des coupes odorantes. Les siècles ont passé sur les arbres sacrés, et ces plantes charmantes ne vivent qu’un jour ; leur exquise jeunesse se renouvelle sans cesse autour des troncs noueux, tordus par les ans et leur fugace beauté entoure amoureusement les oliviers argentés, témoins de tant de drames… C’est une éternelle caresse de fleurs, c’est un sourire d’éternel printemps, entourant cette vénérable vieillesse…
Chaque jour Jésus, abandonnant la ville de Jérusalem où il était mal vu, laissant le Temple qui était devenu le centre de toutes les hypocrisies et de toutes les cupidités ; Jésus, suivi de ses disciples, sortait de la cité et venait dans ce jardin de Gethsémani, dont le maître était un ami, qui le laissait tranquillement parcourir son petit domaine. Là-haut, sous les oliviers, il s’asseyait. C’était l’heure du crépuscule, si douce en Orient. Combien de fois, à travers le feuillage d’argent, dut-il lever les yeux au ciel, cherchant son Père, dans l’ardeur sacrée de la prédication ! Combien de fois la gaie chanson des oiseaux, saluant le soleil qui se couchait derrière Jérusalem, dut mettre en son grand cœur une tendresse infinie et une infinie détresse. Près de lui était Simon-Pierre, en qui sa foi était si grande que même l’acte de reniement ne l’ébranla pas ; c’étaient Jean et Jacques, qu’il se plaisait à appeler les fils du tonnerre, tant leur apostolat était ardent ; c’étaient ses autres disciples ; c’étaient les saintes femmes : Marie de Cléophas, qui le suivit, le servit et l’aima du premier jour ; Marie de Magdala, la Galiléenne passionnée, à laquelle il pardonna ses péchés ; Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui écoutait ses paroles, extasiée ; et Suzanne, femme de Couza ; et trois ou quatre autres encore qui, fidèles, pieuses, tendres, ne pouvaient plus s’arracher de sa présence. A ceux-là, il parlait sous les vieux oliviers. Alors, dans l’idylle du printemps naissant, dans ce pays encore béni du Seigneur, sous un ciel limpide, entouré de gens qui l’écoutaient avec une âme ingénue et un cœur plein d’adoration, Jésus disait les paroles douces, les paroles suaves, les paroles émues qui attendrissaient les esprits les plus durs, qui enflammaient les imaginations les plus froides, qui amollissaient les intelligences les plus rudes. Oliviers noueux, vous entendîtes ces paroles merveilleuses ! Appuyé contre vous, devant ce mont de Sion où brilla la gloire de David et de Salomon, Jésus répétait la nouvelle loi de charité, de bonté et d’égalité, la nouvelle loi qui libérait les âmes et les rendait fortes contre la misère humaine, au nom d’une promesse suprême ; sous vos branches chenues, ô oliviers, retentissait l’écho de ces mots sublimes, qui, de ce pauvre et humble jardin de Palestine, passaient sur le monde…