Et, cependant ce nom de Gethsémani évoque la plus grande douleur qui ait brisé le cœur du Martyr : la fatale nuit d’angoisse, de défaillance, de doute passée dans ce potager, est plus tragique encore que l’agonie sur la Croix. Il vint ici dans la soirée terrible… Son âme était agitée, mais ses disciples ne savaient pas la réconforter. Il leur dit de ne pas dormir et leur confia sa faiblesse : son esprit était fort, mais sa chair souffrait. Ils ne comprirent pas et ils s’endormirent. Il resta seul, dans les ténèbres ; seul, dans ce jardin charmant où s’étaient écoulées des heures si belles et qui, maintenant, se vêtissait de deuil ; seul, sous le ciel noir ; seul, devant le problème effrayant qui l’agitait tout entier. Il essaya de prier, il essaya de s’unir à son Père par la pensée : il ne le put pas. Une tristesse mortelle l’envahit… Il appela ses disciples : ils reposaient. Il leur reprocha amèrement de ne pas pouvoir veiller une heure : ils se rendormirent. Ah ! c’est en cette nuit de terreur, de frisson, de solitude, d’abandon, d’immense incertitude, que Jésus vit, comme dans un résumé universel, toute l’infinie misère humaine, le péché inévitable, la tentation invétérée, les décadences du sang et de l’esprit, les faiblesses du cœur, tout le mal caché dans les chairs et dans les âmes ; Jésus mesura l’homme durant cette effroyable nuit, et celui-ci lui apparut si craintif, si mal défendu contre l’erreur, si aveugle, si sourd, si lâche, qu’il lui sembla impossible de le sauver jamais ! Seul, perdu dans l’ombre, tout près de la mort qui l’attendait, Jésus comme homme, douta si cruellement, que sa chair en fut bouleversée et qu’il sua du sang par tous les pores. Dans ce petit jardin de Gethsémani, il s’interrogea lui-même, en une crise de défiance suprême, pour savoir si sa prédication n’était pas un vain bruit emporté par le vent, et si la semence de son verbe, comme dans la parabole, n’était pas tombée sur la roche de l’égoïsme ou n’avait pas été dévorée par les oiseaux de proie ; il s’interrogea lui-même pour savoir si toute sa vie terrestre, vouée à la noble pensée de refaire l’esprit du monde, n’avait pas été dissipée stérilement ; il s’interrogea lui-même pour savoir si c’était utile maintenant de mourir sur la Croix… Angoissante question, posée par une nature vierge et ardente, surprise brutalement par le doute, assaillie par l’incertitude, abattue par la pensée d’avoir vécu en vain, d’avoir souffert en vain, et peut-être de mourir en vain !… Et, désespéré, le Christ joignit les mains, priant son Père d’éloigner le calice de ses lèvres… Ce jardin, ce modeste petit jardin entendit la parole la plus désespérée qui soit jamais sortie d’une bouche humaine. Combien d’heures dura cette nuit formidable ? Ah ! demandons-le à tous ceux qui connurent dans la vie — comme leur Dieu — de ces nuits inoubliables, de ces nuits de désolation, de ces nuits de misère, où tout croule autour de soi ; demandons-le à tous ceux qui souffrirent dans une de ces veilles ténébreuses ; demandons-le à toutes les grandes âmes qui eurent, elles aussi, leur nuit de Gethsémani, et qui sentirent l’inanité de leurs efforts, la mesquinerie de leurs tentatives, la caducité de leur œuvre. Qui donc a jamais compté ces heures ? Les douces paroles de l’Évangile leur donnent une épouvante sacrée, car elles montrent avec une terrible simplicité les tourments moraux, la douleur spirituelle et le déchirement physique qu’éprouva Jésus durant ces moments solitaires. La tragédie fut enveloppée d’ombre, cachée aux yeux humains, et quand le Fils de l’homme tendit la joue à Judas, en vérité, il avait vaincu, — mais il était déjà mort…


O jardin de Gethsémani, le sépulcre de Joseph d’Arimathie ne recueillit que le corps de Jésus, mais toi, tu as entendu ses paroles et tu as vu ses larmes, tu es donc plus sacré pour nous que tous les endroits sacrés, et nul ne peut s’approcher de tes oliviers sans trembler…

III

Le Chemin de la Croix.

Celui qui parcourt, de nos jours, le Chemin de la Croix, non pas depuis la maison de Hanan le grand prêtre, qui vraiment médita, décida et voulut la mort du prophète de Galilée ; non pas depuis la maison de Caïphe, instrument aveugle dans les mains de son beau-père Hanan, mais depuis le Prétoire romain, ce lithostratos où Ponce-Pilate, le gouverneur fourbe et humain, fut obligé de condamner Jésus, après avoir essayé de le sauver deux ou trois fois ; — celui qui parcourt ce chemin dont chaque pas rappelle le fatal trajet ; celui qui parcourt cette Voie Douloureuse, voulant tout voir et tout observer, met plus d’une heure pour atteindre le lieu du supplice et de la mort, le Golgotha, où se dresse aujourd’hui l’église du Calvaire. Maintenant encore la Via Crucis suit une montée, assez roide parfois, et à de certains endroits il y a des degrés, comme devant l’évêché copte où, pour la troisième fois, Jésus s’affaissa sous le poids de la Croix, comme devant la maison de la bonne Véronique ; cependant, la rue est pavée à la mode hiérosolomitaine, de petites pierres longues et étroites qui rendent la marche difficile, mais enfin elle est pavée. Une grande heure donc pour le voyageur chrétien et pour le curieux de choses mystiques ; et de plus, une lassitude aussi grande que si l’on avait marché longtemps dans des sentiers de campagne, où cependant le pied ne se heurte pas à des cailloux pointus, comme dans la Voie Douloureuse. Ce dut être bien plus long pour le Martyr ! Alors, la côte était plus rapide, et le sol en mauvais état, ainsi que tous les chemins de l’époque. La Croix pesait sur ses épaules… Il avait passé ses derniers jours en veilles et en prières ; les deux dernières nuits avaient été terribles : on l’avait lié à une colonne, flagellé, hué ; son âme était abreuvée d’amertume et ses forces le trahissaient. Quand il suivit, lentement, pas à pas, la Voie Douloureuse, il devait être dans un tel état d’accablement physique, que cette rue, que nous mettons une heure à parcourir, lui sembla sans doute éternelle…


Le Prétoire de Ponce-Pilate est, à présent, une caserne turque et il s’y trouve des fantassins musulmans. Cependant, moyennant un pourboire, on peut entrer dans ce bâtiment, où, chaque vendredi, les Pères franciscains, accompagnés de pèlerins et de dévots, se rendent pour commencer le Chemin de la Croix, s’arrêtant aux quatorze stations… Or, vous montez dans cette caserne turque par une vingtaine de marches, on vous ouvre la porte, vous passez sous un grand drapeau rouge avec le croissant et l’étoile blanche, et vous pénétrez dans une vaste cour, où sont dressés les fusils en faisceaux, où les soldats nettoient leurs gamelles : c’est le Prétoire, c’est le lithostratos, c’est là que Jésus a été condamné à mort. Vous souvenez-vous des paroles de Ponce-Pilate : Je me lave les mains du sang de ce Juste ?… C’est là-haut, près de ce mur, qu’il les a proférées, c’est en bas, dans cette cour où les canons des fusils brillent au soleil, où les soldats frottent les boucles de leurs ceinturons pour les faire reluire, que le peuple hébreu a lancé la terrible imprécation : Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils, jusqu’à la septième génération ! Ensuite, Jésus descend les degrés et, dans la rue, on le charge de la Croix : la place est marquée par une pierre blanche, scellée dans le mur, car la Scala Santa a été transportée à Rome. La montée commence : les soldats entourent les deux larrons et Celui que, par moquerie, ils appellent le roi des Juifs. Pendant un certain temps, Jésus avance, courbé, pâle, livide, ruisselant de sueur, le sang coulant de son front meurtri par la couronne d’épines. Mais, arrivé au croisement de la rue du Prétoire et de la rue de Damas, il tombe à terre. A l’angle des deux rues s’élève une colonne brisée, qui marque la première chute du Martyr. La voie, qui s’élargit à cet endroit, est parcourue par des piétons, des chameaux chargés de ballots, des ânes allant au bazar, des Arabes demi-nus. Enfin, le Martyr se relève ; mais, un peu plus loin, un groupe vient au-devant de lui, c’est Marie, c’est la Mère qui cherche son Fils ; Il la voit, la regarde, la salue : Salve, Mater. Et elle ? Elle ne dit rien et défaille dans les bras des saintes femmes. La scène a eu lieu dans une ruelle peu fréquentée : une petite chapelle s’érige à cent pas de là, consacrée à Notre-Dame de l’Évanouissement. Mais les forces de Jésus, après la rencontre de sa mère, s’affaiblissent de plus en plus : les soldats ont hâte d’en finir, car les fêtes de Pâques s’approchent, et ils veulent s’amuser librement : ils trouvent un paysan, un certain Simon, de Cyrène, et lui mettent la Croix sur le dos. Mais Simon ne la porte que peu de temps. C’est devant une maison grise, à un angle de la Voie Douloureuse, que le Cyrénéen a soulagé les épaules meurtries du Christ. La route se fait plus escarpée, les degrés commencent : pendant que le condamné monte cette côte, haletant, exténué, épuisé, demandant la mort à chaque pas, une femme sort de sa maison ; elle s’appelle Bérénice et elle est Juive, mais qu’importe ?… elle s’approche des soldats et, courageusement, essuie avec un linge la face de l’agonisant : sur la toile, le visage reste imprimé en traits sanglants, et, à partir de ce jour-là, la Juive ne s’appelle plus Bérénice, mais Veri-Icon, la vraie image, ou Véronique. La maisonnette existe encore sous une arche obscure, en haut d’un escalier creusé dans la roche brune, et peut-être en fera-t-on une chapelle. La tragique procession continue : à soixante mètres de là, Jésus tombe pour la seconde fois… Autour de lui, s’alignent des petites maisons blanches, et sur une fenêtre fleurit un rosier, cultivé par quelque Hiérosolomitaine aux yeux lourds ; sur les degrés de pierre, des gamins jouent et se disputent en arabe. A force de coups, le mourant se relève, et son état est si pitoyable que des femmes le regardent passer en pleurant. Et la grande prophétie sort des lèvres de celui qui se traîne au supplice : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos enfants ! Puis, il se remet en marche… Le trajet est long, l’accès est difficile, au loin apparaît le Golgotha, mais pour l’atteindre, quel effort !… De nos jours, cette partie du chemin est fermée par des constructions postérieures, et le pèlerin qui veut suivre Jésus le long du chemin est obligé de faire deux ou trois détours avant de joindre la dernière station, celle où, en vue du Calvaire, Jésus tomba pour la troisième fois. C’est une petite place située au coin du bazar, à un des endroits les plus sales et les plus fréquentés de la ville : le marché des Arabes, des Musulmans, des Abyssins coptes, des Juifs… L’âme est déchirée et le cœur se brise devant ce spectacle.


Maintenant, la fin du drame surhumain se passe dans l’église du Calvaire, tout là-haut, devant la roche qui a supporté le corps du Christ. Une grande dalle de pierre marque l’emplacement où il fut dépouillé de ses vêtements, que les soldats tirèrent au sort ; non loin, dans cette même église, un tableau de mosaïque indique le lieu du crucifiement ; quatre mètres au delà, vers l’est, un trou cylindrique, revêtu d’argent, dit que la Croix y fut dressée. Elle regardait l’Occident et les yeux du Christ expirant se fixèrent sur ce côté du monde, qui devait faire triompher sa foi. Mais, désormais, la scène lugubre touche à sa fin : les sept paroles sont prononcées ; il a pardonné au bon larron ; il a parlé à sa mère et à Jean ; il a remis son âme dans les mains de son Père : la mort est venue. Là, près de ce petit autel du Stabat Mater, élevé par les soins des fidèles, Jésus-Christ est descendu de la Croix, enveloppé dans le voile de Marie ; ici, sur cette plaque de marbre — la pierre de l’Onction — son corps est lavé, parfumé de nard et de myrrhe. Et un peu plus loin, dans le petit jardin du bon Joseph d’Arimathie, dans le sépulcre encore neuf, la dépouille sacrée est déposée, pendant que la nuit tombe…