Pour notre temple détruit — nous venons ici et pleurons,

Pour notre gloire tombée — nous venons ici et pleurons,

Pour notre peuple exterminé — nous venons ici et pleurons.

Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël, psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi ; à mesure que la grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur de Salomon. Ah ! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément. Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées par les meurtriers de Jésus : le sang qu’ils ont répandu a semé la guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à Mahomet est leur unique héritage mystique.

Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie, sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur elles, au dehors, au milieu des curieux qui les observent, au milieu de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des bruits de plaintes ; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule qui se désespère ; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui se lamente… Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon. Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée, montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux ; certes, la névrose des larmes loge dans cette ruelle ; certes, le mur de Salomon les hypnotise… Mais à quoi servent les paroles de la science ? Ils gémissent là sur un désastre ; ils expient le plus grand des péchés ; ils trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer d’eux ? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré leur cupidité et leur commerce ; ils sont si abandonnés et si délaissés, malgré leur avarice ; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur courage, que la grandeur de leur châtiment effraye… Une fatalité les enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui, après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.

VI

La vallée de Josaphat.

Si vous sortez de la cité sainte, en voiture, pour vous rendre dans la jolie petite ville de Bethléem, vous voyez la grande vallée sombre paraître et disparaître devant vos yeux ; si vous allez, toujours en voiture, dans ce frais et ombreux village de Saint-Jean-de-la-Montagne, où est né le Précurseur, la vallée sinistre surgit encore devant vous, mettant en votre âme un sentiment d’incroyable tristesse ; si, enfin, vous partez à cheval pour faire cette fatigante excursion de Jéricho, de la mer Morte et du Jourdain, avant que vous arriviez à Béthanie, le village où le Rédempteur aimait venir visiter Marthe et Marie, la vallée s’étend à vos pieds, dans sa funèbre apparence d’immobilité, de silence et d’horreur ; et pendant les longues heures du trajet, cette effrayante vision hante votre rêverie.

Et quand vous montez au jardin de Gethsémani, vous la sentez toute proche, la vallée noire et muette ; et si, parfois, vous l’oubliez, soyez sûr que votre drogman, un homme précis et méthodique, vous rappellera que c’est la vallée de Josaphat et que vous n’y êtes pas encore allé. En vain, toute la partie sereine et tranquille de votre esprit se révolte contre cette influence de lourde mélancolie ; en vain, vous essayez de résister à l’entraînement fatal qu’exerce sur vous ce voisinage d’immuable consternation ; en vain, vous tentez de vous soustraire à l’ensorcellement secret de ce lieu d’éternelle douleur : tout en vous se soumet à cette emprise mystérieuse. Vous finissez par avoir la nostalgie malsaine d’une ambiance, où toutes vos misères passées et futures pourraient former un ex-voto de larmes réprimées, de soupirs étouffés, de sanglots contenus, et un beau jour, presque malgré vous, oubliant l’azur du ciel, oubliant le soleil, oubliant le sourire de la nature, vous finissez par aller à pied dans la vallée de Josaphat, cherchant l’ivresse des tristesses, des découragements, des ruines…