Croyez-vous qu’elle soit grande, la vallée de Josaphat ? Non. Elle a quatre kilomètres de longueur sur deux cents mètres de largeur. Mais qu’importent ces mesures mesquines !… Quand on est descendu, lentement, par le petit sentier raide et escarpé qui conduit au centre de la vallée, quand on est arrivé au fond du ravin, on croit avoir pour toujours abandonné les formes gaies et heureuses de la vie et être entré dans le royaume sans fin de la Tristesse. La vallée de Josaphat n’a pas d’arbres ; elle n’a pas de fleurs ; elle n’a pas une touffe d’herbe ; toute végétation a disparu depuis un temps immémorial, ou peut-être n’y en a-t-il jamais eu ; elle est faite de terre brune et stérile ; elle est faite de roches sombres et âpres ; elle est faite de pierres rougeâtres et hostiles. Tout le côté occidental est semé de tombes juives, et elles sont si serrées, si pressées, si nombreuses, qu’il n’y a plus de place pour en construire d’autres ; de toutes les parties du monde, les Israélites viennent se faire enterrer ici, et quelques-uns, agonisants, arrivent seulement pour y mourir… Eh bien ! ce ne sont pas ces monuments qui inspirent une si profonde mélancolie : ils n’ont pas de croix, pas d’inscriptions, pas de couronnes, pas de fleurs, et ces pierres blanches, grises ou brunes n’évoquent pas d’idées funèbres. Puis, elles nous touchent assez peu, ces sépultures juives qui renferment des êtres que nous ne connaissons pas, des êtres d’une autre race, des êtres d’une autre foi. Non, l’infinie désolation de la vallée de Josaphat n’est pas là…

Il y règne un silence lugubre. Les bords du ravin se dressent à pic de chaque côté, comme les parois d’un abîme, où n’arrive même pas la douce lueur des étoiles ; la lumière y est froide, comme décolorée par une incommensurable pâleur ; le ciel apparaît si lointain, si blanc, si fermé, que les yeux se baissent involontairement sur la terre rougeâtre. Personne ne passe. Là-bas, très loin, vers la fontaine de Siloé, une paysanne s’éloigne, chargée de son outre noire remplie d’eau ; mais on dirait une ombre incertaine et fuyante. La solitude, ici, se fait éternelle, dans le temps et dans l’espace. Peut-être, une âme vivante n’ose-t-elle pas descendre dans ce désert, où l’imagination chrétienne place le grand jugement et la dernière journée ? Il semble qu’un charme magique cloue à la pierre sur laquelle il s’est assis l’audacieux qui s’est risqué dans ce gouffre. Aucun oiseau n’effleure de son aile les hautes cimes de la vallée ; aucun bourdonnement d’insecte n’anime l’air immuable et pesant. Trois grands mausolées bizarres émergent au milieu des pierres : celui d’Absalon, l’indigne fils de David ; celui de Zacharie, le fils de Barrabas, et celui de saint Jacques le Mineur. Ces trois tombes sont chacune d’un style différent : celle d’Absalon surgit au fond de la vallée, celles de Zacharie et de saint Jacques sont collées contre la roche, et toutes trois attirent le regard sans le retenir. La vallée de Josaphat, froide, muette, enveloppée d’un silence que des milliers d’années semblent n’avoir jamais interrompu, sombre comme aucun paysage humain, renferme en elle-même les éléments de la plus haute et de la plus intime mélancolie. Celui qui obéit à la séduction fatale et qui, assis sur une pierre, s’abandonne à l’ensorcellement étrange de cet air lourd, de cette lumière morne, de cette stupéfiante torpeur ; celui-là s’imagine que, désormais, il n’existe plus dans le monde ni la gaieté des couleurs qui enchantent l’œil, ni la douceur des parfums qui caressent l’odorat, ni aucune de ces choses belles, limpides, brillantes, — richesses humbles et glorieuses de la vie. Celui qui subit la fascination funeste ne se souvient plus des tendres caresses de ses enfants, des sourires de ses parents, de l’affection de ses amis : il n’a plus que la sensation d’une solitude éternelle, d’un désert que rien ne viendra jamais animer, sauf l’effroyable catastrophe finale. Toutes les énergies s’abattent, toutes les révoltes de l’âme s’engourdissent : celui qui descend dans la vallée de Josaphat montre un grand courage. Le frisson de terreur et de douleur qui l’accueille lui donne l’avertissement suprême : c’est la vallée de la Mort.

VII

Ombre qui souffre…

J’eus la joie de me trouver à Jérusalem le jour de la Fête-Dieu. Vous savez que c’est un jour aimé de ceux qui ont été élevés dans le Midi, où la piété religieuse se plaît à des manifestations pleines de gaieté, de grâce et de tendresse, ainsi qu’à des spectacles d’une pompeuse solennité. Dans le Midi ensoleillé et riant, la Fête-Dieu fait sonner les bruyants carillons dans les tièdes journées de mai ou de juin, et promène dans les campagnes un dais de velours rouge soutenu par des piques dorées, sous une pluie de fleurs, dans un nuage d’encens, au milieu des prières et des chants. La Fête-Dieu autrefois était un Noël estival, mais un Noël plus intense, célébré au grand air, à la belle lumière du soleil, dans la jeune verdure, dans l’éternel renouveau de la nature ; seulement les anciennes coutumes s’effacent et celle-ci, comme les autres, va se perdant peu à peu…

Donc je fus charmée de me trouver ce jour-là dans la moderne Sion, la ville vouée au Seigneur. Je pensais que la Fête-Dieu, dans ce pays où Jésus avait vécu et souffert, devait avoir un éclat spécial. Hélas ! j’oubliais que nous nous trouvions en Turquie ! Non pas que les musulmans s’opposent en quoi que ce soit aux manifestations du culte chrétien ; mais Jérusalem est sous la domination du sultan, et les processions triomphantes à travers les quartiers mahométans ou juifs seraient un non-sens. Mahomet règne en maître ici : la mosquée d’Omar, construite sur les ruines du Temple de Salomon, est plus grande et plus magnifique que l’église du Saint-Sépulcre.

Aussi, l’Église latine fait sa procession du Corpus Domini dans l’intérieur du sanctuaire, modestement, mais très pieusement. Toute la communauté franciscaine y prend part, et, l’an passé, il s’y trouvait aussi le Père Louis de Parme, le supérieur des franciscains, qui, humblement, s’était mêlé à la foule des autres moines, observant ainsi la tradition de simplicité et d’obscurité du grand saint François. J’ai déjà dit que l’église du Saint-Sépulcre est vaste : plus que vaste, du reste, bizarre, extravagante, faite de sept ou huit églises réunies, les unes hautes, les autres basses, carrées, rondes, octogones, souterraines, latines, grecques, coptes, arméniennes, claires, obscures, sombres, reliées entre elles par une allée découverte, où il pleut — quand il pleut… Il y a l’édicule sacré qui renferme la Tombe divine, puis la chapelle souterraine où sont les autres tombes de Joseph d’Arimathie ; ensuite la chapelle souterraine de Sainte-Hélène et de l’Invention de la Croix, la chapelle de la Prison de Jésus, la chapelle de l’Apparition devant sainte Madeleine, la chapelle de la Flagellation, la chapelle de la Pierre de l’Onction, l’église du Golgotha, et dans celle-ci la chapelle du Crucifiement, la chapelle de la Mort, la chapelle de la Déposition, et j’en oublie… Sont-elles trop nombreuses ? Non, la piété chrétienne des premiers siècles voulut multiplier les souvenirs, pour imprimer plus profondément l’image du Divin Martyr dans le cœur des hommes ; partout où il y eut un acte de cette Passion, les fidèles voulurent qu’on pût y pleurer et y prier. Mais les temps ont changé ; les croyants d’à présent adorent Jésus dans son essence même, dans sa complète perfection humaine et divine, et non plus pour cet épisode de douleur…

J’ai énuméré ces églises et ces chapelles, puisque la procession latine les visite toutes en priant et en chantant ; elle commence à trois heures, et à deux heures et demie, je me trouvais déjà dans le temple. Une foule composée de Hiérosolomitaines latines enveloppées dans leurs blancs manteaux de mousseline, portant parfois un enfant ; de Bethlémitaines, à la beauté fine ; de dames européennes, habillées à la dernière mode ; d’Anglaises catholiques, ridicules sous de grands chapeaux ornés d’un couvre-nuque de toile ; de mendiants, drapés dans des haillons ; et partout des bambins, de tout âge et de toutes tailles, car Sion paraît se prêter singulièrement à la multiplication de la race humaine… L’église du Saint-Sépulcre avait toujours son aspect stupéfiant, assemblage d’éléments mystiques et profanes, réunion de fanatiques et d’indifférents, laide et belle tout à la fois, riche et pauvre, dégoûtante et émouvante…

La procession sortit à trois heures précises de la grande chapelle de Marie-Madeleine, qui appartient aux franciscains. Devant marchaient les cavass du couvent, c’est-à-dire deux gardes armés et vêtus magnifiquement, avec de grands bâtons à pomme dorée qui frappaient le sol à coups réguliers ; puis le clergé, puis la moitié de la communauté franciscaine, puis le dais sous lequel était exposé le Corps de Notre-Seigneur, puis l’autre moitié des moines franciscains, puis une multitude d’enfants des écoles de Saint-François et de Saint-Joseph, et enfin une foule de croyants de toute condition. Un long cortège qui se déroulait difficilement dans le temple, avec ses énormes pilastres et ses chapelles aériennes ou souterraines. Les prêtres et les moines chantaient, les religieuses, les garçons et les filles leur répondaient ; et au premier arrêt devant la sainte Tombe, dans un éblouissement de soleil qui entrait par ces hautes fenêtres, au milieu des nuages d’encens, j’eus la sensation que c’était bien la Fête de Dieu, glorieuse et gaie, avec les chants des enfants, des prêtres et des sœurs aux blanches coiffes.

Ah ! ces sœurs… Quatre ou cinq d’entre elles, vêtues de gris, le visage caché par de grandes ailes blanches, allaient et venaient, faisant s’agenouiller les fillettes, réglant leurs mouvements, dirigeant leurs motets, marchant de ce pas étouffé qui leur est habituel, conservant un air tranquille, renfermé et lointain… Il y avait une religieuse plus âgée, plus grave, approchant de la trentaine, physionomie sereine, qui surveillait tout avec une attention et une patience infatigables. Enfin, parmi les petites filles, se trouvait une autre religieuse qui attira aussitôt mon attention. D’abord, elle n’était pas vêtue de gris, mais de noir, avec une tunique et une patience semblables à celles de carmélites, les filles de la grande sainte Thérèse d’Avila, — sauf que sa tunique et sa patience étaient noires. Sa coiffe, petite et étroite, et toute plissée, n’avait pas les ailes blanches des sœurs de Saint-Joseph. Quel était son ordre ? Elle n’était pas cloîtrée, certainement : son voile noir était rejeté en arrière et pendait tristement sur la tunique sombre.