Cette religieuse appartenant à un ordre que je ne connaissais point, était grande et mince, si mince que les plis de sa robe flottaient sans accuser aucune forme. Son allure indiquait une fatigue mortelle ; à chaque pas, elle s’arrêtait comme à bout de force, et quand elle se remettait en marche, elle semblait vouloir tomber… non pas tomber, mais s’évanouir, défaillir, perdre connaissance, disparaître… On ne voyait d’elle que le visage et les mains : un visage juvénile, marquant à peine une vingtaine d’années, mais si ravagé, si pâle, si transparent, si émacié, que toute la douleur humaine paraissait s’y être imprimée. Les yeux sombres étaient pleins d’une indicible lassitude, regardant sans voir, incertains, troubles, mélancoliques, souvent voilés de larmes ; la bouche pâle, aux lèvres fines, avait, à de certains moments, une expression déchirante. Et ces mains, ces mains !… L’une, toute blanche, pendait presque inanimée le long de la robe noire ; l’autre tenait le cierge : le cierge était léger, mais les doigts étaient si décharnés, si faibles, si effilés, qu’ils tremblaient et laissaient tomber de grosses gouttes de cire. Mains diaphanes, aux veines trop bleues ; mains de femme qui pleure, qui souffre, qui agonise, qui meurt…

Pourquoi, aussitôt, cette Fête-Dieu s’assombrit-elle en moi ? Pourquoi tout mon être fut-il apitoyé par cette jeune douleur ? Pourquoi mes yeux ne se détachèrent-ils plus de cette ombre noire qui se traînait et chancelait comme prise de vertige ? Je l’ignore… Je fus vaincue par un sentiment de pieuse curiosité, par la fascination de la souffrance, par le mystère de tout ce qui est triste, par l’apparition d’une peine inconnue. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Où allait-elle ? Je n’en savais rien : je ne pouvais rien demander, ni à elle, ni aux autres ; j’étais dans la foule des fidèles, elle était au milieu des fillettes qui chantaient ; je n’étais qu’une humble chrétienne et elle était religieuse ; elle semblait devoir expirer d’angoisse et d’épuisement à chaque soupir… Mais en cette journée mystique, ce fantôme enfermé en des vêtements monastiques intéressait mon âme comme une énigme douloureuse.

Combien cette religieuse devait souffrir ! On devinait que pour venir à l’église et suivre la procession, elle avait dû faire un effort surhumain : aussi les forces lui manquaient à chaque instant. Le cortège était interminable et faisait de longues haltes : devant chaque église, devant chaque autel, tout le monde se mettait à genoux et priait, chantant pendant un quart d’heure ou une demi-heure. La malheureuse ne s’agenouillait pas, elle tombait à terre, perdue dans les ondes de sa robe de bure, abîmée dans un affaissement profond, la tête baissée, les épaules voûtées : une guenille par terre, une loque, un amas noir, d’où sortait un masque exsangue, effrayant. Elle pouvait à peine se relever ; deux fois, je la vis devenir plus pâle, comme si elle allait mourir.

Ces longues stations à genoux sont épuisantes ; à la troisième chapelle, humblement, elle alla s’appuyer contre un mur, ne se soutenant plus. Pauvre, pauvre petite !… Plusieurs fois, elle essaya de chanter, pour répondre aux motets et unir sa voix frêle à celles des fillettes ; mais sa bouche, sa bouche dolente, s’entr’ouvrit, aucun son n’en sortit et des larmes passèrent dans ses beaux yeux obscurs. De temps en temps, la religieuse qui s’occupait des enfants lui souriait de loin, et l’autre lui répondait par un sourire mélancolique, las, si atrocement las… Ses traits se tiraient et deux grandes ombres noires s’allongeaient sous ses paupières.

— Elle va mourir… pensai-je, toute tremblante, inondée d’une sueur froide comme si j’avais été en proie à un cauchemar.

Tout cela me semblait vraiment un rêve : cette lente théorie de moines, de prêtres, de sœurs de charité ; ce dais somptueux, ces files d’enfants, la bouche entr’ouverte, la gorge pleine de chants, les yeux calmes et béats ; ce mysticisme serein, s’étendant sous les voûtes du vieux temple où le Fils de l’homme avait été crucifié et était mort, tout cela me semblait un songe — un grand songe de paix et de lumière — traversé par une ombre qui paraissait avoir scellé en son cœur toutes les duretés, toutes les tortures, toutes les misères humaines. Cette religieuse, qui était gracieuse et frêle dans les plis de sa noire tunique, avec un petit visage consumé par un exquis et terrible mal, — quel mal ? un mal de l’âme ou un mal du corps ? — avec des prunelles nageant dans un fluide de tristesse, avec une fine bouche aux lèvres violettes, avec des mains pures et blanches comme l’hostie, cette religieuse semblait l’emblème de ce que peut supporter notre pauvre existence humaine, limitée dans la joie, sans bornes dans la douleur !

— Qu’elle meure ! qu’elle meure !… pensai-je encore en la voyant s’appuyer la tête contre un pilastre, presque inanimée.

La sœur qui conduisait le petit troupeau enfantin s’approcha d’elle et lui parla tout bas. L’infortunée écoutait, les yeux clos, sans répondre : elle fit un signe négatif, très faiblement. Cependant les paroles de l’autre lui avaient rendu quelque courage. Quand la procession se remit en marche, allant d’une chapelle à l’autre, elle se releva d’un seul coup. Elle avait pris un chapelet dans sa poche et, sans le baiser, le tenait collé contre ses lèvres, comme si elle buvait une liqueur réconfortante. Mais plus loin, à l’église souterraine de l’Invention de la Croix, je frémis pour elle : le cortège se pressait sur un large escalier, aux degrés glissants et à moitié brisés, sans rampe, et tout en bas, devant l’autel de Sainte-Hélène, psalmodiaient les frères. Hélas ! elle ne put descendre. Elle resta appuyée contre l’architrave ; je la revois encore, la face blême entre la coiffe et la guimpe, les paupières meurtries, la respiration haletante, une sueur glacée aux tempes, tenant le rosaire et le cierge dans ses mains, agitées d’un tremblement mortel. Elle ne put monter non plus à l’église du Golgotha. La chapelle du Calvaire est bâtie à la hauteur d’un premier étage, et, par un large balcon, elle s’ouvre sur celle du Saint-Sépulcre ; elle est enveloppée de mystérieuses ténèbres, où scintillent les argenteries des madones byzantines et les cierges allumés. Un escalier de marbre, étroit et roide, y conduit et laisse passer peu de monde, car l’église du Golgotha n’est pas grande. J’entendais les chants, là-haut, devant le cercle fermé et auréolé d’or dans lequel brillait la croix ; et jusqu’à moi venaient les voix graves et sonores des moines, les voix jeunes et argentines des séminaristes, les voix un peu aigres et un peu aiguës des fillettes et des garçons.

La religieuse était restée en bas. Je la vis essayer de monter la première marche, sans y réussir. Et, chose singulière, une bouffée de sang enflamma son visage ; elle eut un geste de désespoir et serra les lèvres comme pour réprimer un sanglot, un cri, un soupir, que sais-je ?… Elle parut attendre, dans une crise d’agonie, quelque chose de terrible, tant ses regards exprimèrent d’épouvante et d’anxiété. Là-haut, on priait et on chantait… Peu à peu, sa figure reprit sa pâleur terreuse, et le flot brûlant qui avait empourpré ses pommettes et son front s’éteignit. Et pendant qu’elle restait affaissée, devant cet escalier qu’elle n’avait pu gravir, moi, cachée derrière mon pilier, je vis s’échapper deux grosses larmes de ses paupières abaissées. Silencieuse dans l’ombre, — ombre elle-même, — elle pleurait doucement, sans même soupirer : l’eau amère coulait sous la frange brune de ses cils, mouillait ses joues amaigries, pleuvait sur sa robe noire, et elle ne pensait pas à l’essuyer, tandis que la main qui tenait le rosaire contre ses lèvres retombait à ses côtés et que le cierge, à demi consumé, versait ses gouttes de cire sur le sol. Combien cela dura-t-il de temps ? Je n’en sais rien, mais cela me parut sans fin : il me semblait qu’un fleuve, qu’une mer, jaillissaient de ses yeux rougis, trempaient ses vêtements, inondaient le temple, submergeaient mon cœur et tout mon être… La sœur qui surveillait les petites filles redescendit, agile et active, et, en passant près de la malheureuse, s’arrêta une minute et la regarda. Elle ne lui dit rien et jeta un coup d’œil autour d’elle. Tous priaient. L’obscurité était complète. La sœur tira un mouchoir de sa poche et sécha le visage de la pauvre éplorée avec un geste caressant. L’autre releva la tête et la remercia d’un mouvement mélancolique.

Maintenant, la procession n’avait plus qu’à s’arrêter devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps de Jésus fut étendu pour être embaumé. Autour de cette roche brûlent une quinzaine de lampes d’argent, et, en entrant et en sortant du saint Sépulcre, chacun se prosterne devant elle, pour la toucher du front et des lèvres. Tout le cortège entoura la pierre ; d’abord les moines franciscains, l’un après l’autre, baisèrent la dalle blanche, polie par les lèvres des croyants ; puis le clergé, puis les enfants, puis tous les assistants : c’était un agenouillement général ; quelques bouches s’arrêtaient plus longuement sur le marbre ; d’autres s’y collaient convulsivement ; et tous les visages paraissaient troublés de ce contact. La religieuse était restée adossée contre la paroi du vestibule où se trouve la pierre ; elle attendit que, lentement, la foule se dispersât pour s’agenouiller sur la relique sacrée. Elle regarda autour d’elle : solitude complète. Alors elle tomba, les bras en croix, sur la roche et l’embrassa frénétiquement, dans un incroyable emportement de passion religieuse. Et elle resta là, comme un corps mort, — quelque chose de noir, adorant la pierre sacrée où Jésus fut oint par les saintes femmes…