Un train unique descend tous les jours de Jérusalem à Jaffa ; il part à huit heures du matin et arrive à onze heures et demie. Ainsi, les bateaux qui transportent les touristes, les déposent à Jaffa entre neuf et dix heures du matin. Ils montent alors au Jerusalem Hotel, font leur toilette, déjeunent et repartent pour Sion. Ceux qui viennent de Terre Sainte s’embarquent vers trois heures et ont à peine le temps de déjeuner au célèbre Jerusalem-Hotel… J’espère que cette longue explication n’aura pas été trop embrouillée et fera comprendre comment le registre des voyageurs est toujours plein au Jerusalem, le matin, et comment, le soir, il n’y a jamais personne. La plus grande agitation y règne de neuf heures du matin à deux heures tous les jours. C’est le long de la route poudreuse un bruit continuel de voitures qui remontent, au milieu des jardins d’orangers, de la ville commerciale à la ville agricole, de la cité laide et noire à la colonie allemande, blanche et propre, dont le Jerusalem-Hotel est un des plus beaux ornements et M. Hardegg, le propriétaire de l’établissement, le joyau le plus précieux ; partout les fouets claquent et les grelots résonnent ; c’est une procession d’hommes de peine, chargés de valises — presque toutes anglaises, hélas ! — couvertes d’étiquettes de toutes les stations du monde ; ce sont des discussions et des cris sous la treille fleurie de l’hôtel, des allées et venues dans les sonores escaliers de bois ; des appels, par les portes ouvertes, pour demander l’eau, pour savoir l’heure du déjeuner, pour avoir une tasse de café ; c’est un bruit de voix, de malles qu’on ouvre, de chaînes qui tombent ; c’est toute l’installation hâtive qui doit durer une heure, dans l’impatience de partir, d’aller plus loin. Tout à coup, la cloche de l’hôtel sonne le déjeuner ; tous se précipitent dans l’escalier, malgré le flegme britannique, qui d’ordinaire attend le troisième appel. Il y a toujours au moins vingt à trente personnes à table : des Grecs, des Égyptiens, des Russes, des Allemands et surtout des Anglais. Le repas est abondant mais médiocre ; personne n’y fait attention puisqu’on ne doit le subir qu’une fois. Les méticuleux Anglais même ne réclament pas. On boit du vin d’Hébron, Hebroner wine, à un franc la bouteille et on dévore distraitement, en hâte, sans regarder ses voisins, qu’on ne reverra probablement plus. Le café est avalé brûlant, la note payée vivement, sans examen. A deux heures, nouveau tumulte ; à deux heures et demie, silence profond, claustral. On n’entend plus que le bruit léger des orangers, agités doucement par la brise.

Cependant, cela vaudrait la peine de rester un jour ou deux à Jaffa pour la ville, qui est originale et gracieuse ; pour ses jardins, fameux dans toute la Syrie ; pour ses monastères, pour ses églises, et aussi pour le Jerusalem-Hotel et pour M. Hardegg. Qui est-ce donc que M. Hardegg ? C’est un petit homme maigre, sec, robuste, malgré son âge, portant des favoris courts, qui complètent bien sa physionomie austère et silencieuse. Toujours vêtu d’un pantalon gris, d’un pardessus noir et d’un bonnet de velours également noir. Toujours correct, muet et discret.

C’est un hôtelier, mais c’est aussi un chrétien de premier ordre, un moraliste, un philosophe ; il ne daigne jamais parler à ses voyageurs. Pendant les trois ou quatre heures de presse, il fait quelques rares apparitions sur le seuil d’une porte dans les escaliers, regardant froidement çà et là et ne desserrant jamais ses lèvres minces. Aussi est-il très difficile de se rendre compte de ses qualités intellectuelles. Les personnes qui ne font que passer dans son hôtel ont à peine le temps d’observer que les portes des chambres, au lieu d’un numéro, sont marquées du nom d’un patriarche, d’un prophète, d’un grand personnage de l’Ancien Testament. Il y avait, sur mon palier, les chambres Abraham, Jacob, Ézéchiel, Élie ; en tournant un peu, on trouvait la chambre David ; en face de la mienne, qui portait le nom de Josué, le grand général qui arrêta le soleil, on voyait la chambre Melchissédec. Les voyageurs hâtifs ne peuvent pas non plus profiter du livre étrange déposé sur une table, au milieu de leur chambre. C’est un ouvrage imprimé en anglais, en allemand, même en italien, et dont la couverture est tout un symbole. Elle représente des animaux qui figurent les sept péchés mortels, le dragon de l’Apocalypse, des candélabres à sept branches. En l’ouvrant… mais qui l’ouvre jamais ? Et, c’est pourquoi M. Hardegg, hôtelier chrétien et philosophe moraliste, prend l’argent des voyageurs qui restent trois heures, mais il les méprise : pas moyen en effet de les moraliser. Ceux qui restent appartiennent à M. Hardegg, et il les évangélise.

Parmi ceux-là, se trouvent le consul de Grèce, qui demeure à l’hôtel ; le représentant de Cook, sa femme et sa fille. Il y avait aussi, à cette époque, un officier supérieur turc neveu du sultan, aide de camp du pacha de Jérusalem : un jeune homme beau, intelligent, très cultivé, un de ces musulmans raffinés qui ont habité Paris et Pétersbourg, comme attachés d’ambassade. Quelquefois, un client curieux, fantaisiste ou fatigué, reste aussi à Jaffa et ne va pas à Jérusalem pour des motifs spirituels ou physiques ; ces six ou sept personnes ne font pas de bruit, mangent tranquillement, causent sans se presser. Le repas est bon. M. Hardegg aime les voyageurs qui restent ; il peut les sermonner ; en attendant, il les nourrit bien, tandis que les autres sont très mal partagés. Dans sa magnanimité, M. Hardegg se décide à s’asseoir à la table d’hôte, mais sans prendre part au repas. Quand mange-t-il ? Mystère. Par dévotion, il jeûne souvent. Il parle — ô miracle ! — aux étrangers qui séjournent plusieurs jours. Ce sont ses sujets : ils liront son livre. En effet, après avoir causé, on remonte dans sa chambre pour écrire une lettre ; mais, enfin, tous ces serpents, ces renards, ces tortues, toutes ces fouines, dessinés sur la couverture attirent, et on lit le traité de morale de M. Hardegg. C’est un singulier mélange de passages de la Bible et d’extravagants commentaires, de citations des docteurs de l’Église et de notes bizarres de M. Hardegg, hôtelier ; des menaces, des prophéties, des exclamations, des phrases mystérieuses et inquiétantes et surtout l’idée que chaque pas que vous faites est un péché. Pour un voyageur, la chose est vraiment charmante !… Distraitement, on prend et on reprend ce volume où le symbole est exposé d’une façon confuse et où la philosophie est grotesquement imitée de la Sonate à Kreutzer. Mais ce sont, par-dessus tout, les gens mariés que M. Hardegg veut évangéliser ; pour lui, l’état conjugal est un des plus criminels, et, dans son livre, les apostrophes violentes contre les malheureux conjoints ne manquent pas. M. Hardegg a l’habitude d’interroger, à l’improviste, les étrangers qui s’attardent chez lui. Vers neuf heures, un matin, comme je remontais après le premier déjeuner, je le trouvai près de la chambre Josué.

— Êtes-vous mariée ? me demanda-t-il sans me regarder.

— Certainement, monsieur, dis-je stupéfaite.

— Lisez mon livre, ajouta-t-il.

Et il disparut. Je le revis le lendemain sous la treille, au moment où je montais en voiture.

— Vous avez lu ? me demanda-t-il sévère.

— Et vous l’avez compris ? reprit-il d’un ton où perçait comme une certaine menace des châtiments célestes.