— Je l’espère, répliquai-je toute contrite.

Il était content de moi. En effet, le lendemain, je trouvai un exemplaire italien de son traité de morale… J’en avais maintenant trois : en français, en anglais et en italien. Dans l’après-midi, vers six heures, je vis l’estimable hôtelier se promener sous la treille, et justement je lisais ses élucubrations ténébreuses en souriant ; il me regarda et secoua la tête d’un air satisfait. Aussi, chaque fois que j’appelais le garçon, celui-ci arrivait à l’instant ; mes lettres m’étaient apportées avec une rapidité foudroyante ; la fille faisait deux fois ma chambre au lieu d’une et ma bouteille d’Hebroner wine, à moitié pleine, m’était toujours fidèlement conservée.

Hardegg n’avait que moi à convertir en ce moment ; un Russe poitrinaire, une dame anglaise, semblaient tout à fait sourds à ses leçons de philosophie morale. Mais moi j’étais surtout l’objet de son attention, et du haut de son orgueil il me dit au revoir quand je partis pour Jérusalem. Nous nous revîmes six semaines après, à mon passage pour la Galilée. L’hôtel était si tranquille et si frais au milieu des plantes aux parfums subtils, la brise marine y soufflait si agréable, que j’y passai volontiers deux jours à écrire. Sur ma table était ouvert le fameux ouvrage du maître de céans, et il pouvait supposer que je prenais des notes. Il me sourit de loin pendant ces deux journées ; mais, au moment de mon départ définitif, il eut la condescendance d’ouvrir lui-même la portière de la voiture, et pendant qu’on chargeait les bagages, il y resta appuyé.

— Il faut lire mon livre chez vous, me dit-il avec une hauteur quelque peu mêlée de bienveillance.

— Je n’y manquerai pas, répondis-je avec solennité.

— Et le donner à votre mari ; voilà un volume pour lui.

Et il retira de sa poche un quatrième exemplaire.

— Merci, merci, m’écriai-je très confuse.

— Si vous désirez quelques explications, écrivez-moi ; on m’écrit de partout pour des objections philosophiques et morales.

— Vous êtes un apôtre, monsieur, lui dis-je tout à fait convaincue.