Je regardai mieux le nouveau venu, qui rougit de l’éloge du franciscain et voulut protester.

— Pour un Turc, dis-je bêtement, c’est très beau de respecter la Terre Sainte et ses religieux.

Ibrahim pâlit et une expression de vraie tristesse se peignit sur ses traits.

— Je ne suis pas Turc, madame, murmura-t-il, je suis chrétien.

— Excusez-moi, m’écriai-je toute mortifiée.

La conversation s’engagea et je compris peu à peu devant qui je me trouvais. Riche marchand de blé de Saint-Jean-d’Acre, descendu du Liban vers la mer, Ibrahim conservait le rite chrétien de saint Maron, le grand évêque. De conduite très réglée, il partageait son temps entre les affaires et la pratique d’une religion profonde qui le prenait tout entier. Il mettait le même enthousiasme, la même ardeur aux négociations de son commerce qu’à ses prières de chaque jour. Sa foi avait quelque chose de si impétueux, de si spontané ; elle perçait tellement dans la moindre de ses paroles que je l’enviais réellement lorsque je la comparais à notre tiédeur. Ibrahim dépensait sa fortune en larges aumônes. Il avait fait construire, à Saint-Jean-d’Acre, une église en l’honneur de saint Louis, ce roi de France qui, pour se rapprocher de Jésus, voulut aller mourir en Orient. Il venait constamment en aide aux œuvres de la Terre Sainte, si délaissées par l’Italie, bien que les franciscains soient italiens. Dans toutes les contestations, il intervenait et les terminait toujours à l’avantage des moines. Sa main droite donnait beaucoup et sa main gauche n’en savait rien. Voilà, en quelques mots, ce qu’était Ibrahim, ce faux Turc.

Mais l’enthousiasme religieux du marchand de blé se manifestait surtout dans ses voyages. Chaque année il passait trois mois en Europe. Il visitait les plus riches cathédrales, les sanctuaires les plus renommés. Il allait de Cologne à Lorette, de Saint-Jacques-de-Compostelle à Lourdes, de Kasan à Valle-de-Pompéi. Partout enfin, où il pouvait trouver une belle église, un tableau religieux important, une chapelle connue, Ibrahim portait sa prière et son âme. Pendant ces trois mois le commerçant n’existait plus. Il ne restait en lui que le chrétien ardent à la recherche d’un temple, d’un autel, d’une image. De sorte qu’en huit ou dix ans il n’avait vu ni les villes ni les monuments, mais les Madones, les saints à genoux, les mains tendues vers le ciel. Joyeusement absorbé dans sa foi, il ne savait rien de la vie moderne : elle ne pouvait intéresser un homme venu de si loin pour s’agenouiller dans les basiliques, contempler les statues des Vierges, entendre la messe dans les grottes où se manifestent des apparitions merveilleuses. Mais si l’existence positive, matérielle, le laissait indifférent, il connaissait très bien le nom du prédicateur français de Notre-Dame-des-Victoires et avait retenu ses sermons. Il oubliait, pendant ces voyages, toute sa dure vie de commerçant, les affaires officielles, les discussions énervantes avec des juifs, des Russes, des musulmans entêtés ; il y trouvait un adoucissement à ses fatigues, une grande joie, un nouveau courage. Et, dans cet homme, aucun air de componction, rien d’obscur, pas une trace de cette hauteur qui accompagne toujours une dévotion simulée ; mais une sincérité enfantine, une expression de bonheur ingénue et admirable.

— Où êtes-vous allé cette année ? demandai-je.

Il me regarda tout heureux et répondit :

— J’ai visité la France et l’Espagne, mais j’y étais déjà venu, après avoir été en Italie.