Les rives du lac de Tibériade sont charmantes. Il est si grand, ses eaux ont une couleur gris bleu si intense, la pêche y est si abondante, que depuis des siècles la vive imagination orientale lui a donné le nom de mer de Génésareth ou de Galilée. Beaucoup de chrétiens, dans l’ingénuité de leur foi et dans l’ignorance des moindres notions d’histoire religieuse, ne croient pas que Jésus ait réellement parcouru les bords de la mer, suivi d’une foule de pêcheurs, parmi lesquels il choisit ses plus ardents apôtres ; qu’il ait marché sur les vagues et apaisé la tempête. Et, du reste, il n’y a aucun intérêt à savoir si cette surface liquide est un lac ou une mer. Le Christ passa les trente-trois années de sa vie dans une région peu étendue, qui comprend la Galilée, la Samarie et la Judée. Il n’en sortit pas et c’est là qu’il sut affronter tout un monde d’idées, de coutumes et de lois : en comparaison du modeste périmètre de ses pérégrinations, le lac de Tibériade pouvait facilement passer pour une mer.

Lorsque par une claire matinée d’été, dans la fraîcheur que donne la rosée nocturne, l’âme bien reposée, le pèlerin solitaire contemple cette masse immense d’eau bleue, sur laquelle le soleil n’est pas encore levé, il peut aisément croire à la mer Galiléenne. Ces petites barques attachées à la rive, attendant les pêcheurs ; ces grandes embarcations dont les blanches voiles sont repliées, ajoutent encore à la vraisemblance de son rêve. Les collines d’alentour s’arrondissent en courbes molles, couvertes de verdure, se mirent dans les ondes tranquilles qui se rident à peine ; mais là-bas, dans mon pays, n’ai-je pas vu les montagnes se réfléchir à l’aurore dans les eaux calmes de la mer ? Au milieu des buissons pleins de fleurs odorantes, des oiseaux de Syrie, si gracieux dans leur petite taille, gazouillent et chantent dès l’aube. Là-bas, vers Capharnaüm, le pays de saint Pierre, la plaine s’étend d’un gris bleu et semble continuer le lac. N’insistons pas. Ici, parmi ces roseaux, à l’endroit où je me suis arrêtée le bateau qui portait Jésus fut attaché. Que demander de plus ?


Une de ces collines se dresse à un quart d’heure à peu près de Tibériade, sur la côte occidentale. Parmi les herbes parfumées, le chemin monte en pente douce jusqu’au sommet en quinze ou vingt minutes. Je désirais beaucoup faire l’ascension d’une de ces collines, pour contempler à mon aise l’imposant et gracieux spectacle de Génésareth, pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le paysage où Jésus annonça le royaume des cieux. Je ne savais trop de quel côté me diriger et j’aurais peut-être choisi un autre point de vue, si mon fidèle drogman ne m’avait rejointe en ce moment. Selon son habitude, il attendit à quelques pas, dans le plus profond silence oriental, qu’il me plût de lui parler.

— Comment s’appelle ce coteau ? demandai-je.

— Hattine, madame.

Je me tus. J’hésitais toujours. Peut-être, plus au delà, aurais-je pu trouver quelque point de vue plus élevé.

— Il a encore un autre nom, reprit Mansour ; il se nomme le Mont des Béatitudes.

Je le regardais fixement. Le drogman, croyant que je ne comprenais pas, voulut s’expliquer :

— Où Jésus annonça les neuf Béatitudes.