Je lui tournai le dos, brusquement ; je me mis en marche vers le col de Hattine. Tranquille et muet, l’Arabe me suivait à distance, sans que j’entendisse le bruit de son pas. La route était aisée : quelques cailloux, de temps en temps, glissaient sous mes pieds. Je me retournais souvent pour admirer le lac que le soleil levant commençait à éclairer. Ma robe balayait au passage les tiges frêles des fleurs. J’arrivai à une première esplanade où de grandes pierres grises, ressemblant à du marbre, étaient rangées en cercle sur le gazon. Je m’arrêtai un instant ; puis aspirant à un horizon plus étendu, je repris ma promenade, et je parvins bientôt au sommet. La mer de Génésareth, en pleine lumière, paraissait maintenant plus large. Tibériade, toute blanche, semblait plus petite, et les plaines de la Galilée s’étendaient dans toutes les directions. L’atmosphère, excessivement limpide, permettait à mon regard de porter très loin. Au bas, je distinguais nettement les ruines de Capharnaüm et de Bethsaïde, de Dalmanatha et de Chorozaïn, les quatre villes où Jésus fit tant de miracles, sans pouvoir réveiller la foi endormie de leurs habitants. Vers l’occident, quelque chose d’obscur s’apercevait dans la campagne : c’était Magdala, c’était la petite ville de Marie-Madeleine, la cité qui ne fut pas détruite, parce que le Seigneur voulut ainsi récompenser la grande pénitente. Spectacle inoubliable ! C’est là, sous nos pieds, qu’est la place où se fit la multiplication des pains et des poissons ; ces douze masses de pierres sont peut-être les douze sièges où s’asseyaient les apôtres pour écouter le Christ et que celui-ci leur promit de transformer en douze trônes. Spectacle inoubliable, place admirable ! Ici, pendant trois ans, Jésus monta tous les jours…


Tous les jours ! Il avait besoin de se rapprocher du Ciel, dont il venait, pour y puiser de nouvelles forces. Après le baptême, n’était-il pas resté quarante jours sur l’aride et désolée montagne de Jéricho, à jeûner, à prier, tenté par le Malin ? Il aimait les collines ; là, sa parole atteignait une puissance et une douceur infinies. Des hommes, des enfants et des femmes, conduits par les disciples, le suivaient, ardemment, sachant bien qu’ils entendraient tomber de ses lèvres des paroles sublimes. Tous s’asseyaient sur l’herbe ou sur les rochers, formaient des groupes pensifs ou joyeux, et toujours le Seigneur les consolait, faisait naître en leur cœur l’enthousiasme et l’extase. Quelquefois, il s’arrêtait à moitié chemin, au milieu de ses amis, de ses fidèles, leur parlant doucement, et autour de lui la nature épanouie calmait l’ardeur de son âme brûlante. Le temps s’écoulait, plein d’une joie heureuse et puérile, au grand air, sous le ciel bleu ; le temps s’écoulait et ces gens ne pensaient plus à leurs maisons, à leurs affaires, à leurs tristesses, oublieux, extasiés… Puis, c’étaient les grandes et inoubliables journées d’enseignement, les heures solennelles où Jésus prophétisait, emplissant les côtes du mont Hattine de sa voix divine, qui proclamait l’avènement du royaume des Cieux — des heures de joie suprême, qui faisaient délirer ces êtres humbles, simples et pauvres. La douleur et la misère disparaissaient, la mort même était vaincue, selon la divine promesse. La foule, sur les pentes fleuries du Hattine, criait d’allégresse, pleurait de joie ; les mères embrassaient leurs enfants, et les offraient à la bénédiction du Christ. Il suffisait, alors, de l’exclamation d’une femme, de la demande d’un disciple, des larmes d’un enfant, pour que le Maître prononçât les vérités éclatantes, éternelles. O Hattine, ce fut ici que par une tiède journée de printemps, quand tout était en fleur et que sur le lac enchanté six barques rentraient chargées de poissons, ce fut ici que Jésus s’arrêta, et que la foule déserta les maisons, les cabanes, les chaumières : les tentes et les villages restèrent vides, les rives de la mer Galiléenne furent abandonnées. Ce jour-là, l’air était si léger et si caressant, les champs avaient de si molles ondulations d’herbes et de plantes, la lumière était si claire, qu’une sorte d’ivresse animait tous les visages : on sentait que quelque chose de grand allait s’accomplir. Jésus pria longtemps, prosterné : quand il se leva, la foule eut le profond tressaillement des moments suprêmes. Alors, en face des eaux bleues, devant cette campagne fertile et bénie de Dieu, devant ces pêcheurs et ces laboureurs, devant ces femmes et ces enfants, devant ces gens naïfs et pauvres, il dit les paroles surhumaines qui, plus tard, devaient retentir dans tout l’univers, sous le nom du Sermon sur la montagne : c’est là que furent proclamées les Béatitudes de l’esprit, qui ouvrent le paradis ; c’est là que fut prononcée la parole qui sera la consolation, la libération, l’exaltation des âmes souffrantes en ce monde ; le réconfort, la contenance, la fermeté, l’espérance éternelle : « Heureux ceux qui pleurent ! » Jésus a dit cela, ici… Baisons la terre.

XII

Magdala.

La figure d’une pécheresse apparaît çà et là, dans les Évangiles, tantôt d’une façon précise, tantôt vaguement. Les détails de sa rencontre avec Jésus varient, et en lisant superficiellement on pourrait croire à l’existence de deux ou trois personnes différentes. Mais l’essence morale du fait est simple : le Christ pardonne et l’on s’aperçoit facilement qu’il s’agit d’une seule femme, de Marie de Magdala. La peinture ancienne a toujours représenté Marie-Madeleine sous la forme d’une beauté, aux cheveux d’or, très matérielle, sans l’ombre de poésie. Mais en Galilée, plus que partout ailleurs, les vieilles histoires pénètrent profondément dans le peuple et sont fidèlement conservées. Aussi devons-nous croire la tradition populaire, lorsqu’elle nous parle d’une Juive, grande et svelte, aux mouvements harmonieux, le visage ovale, les yeux allongés et fiers, la bouche rose comme une grenade et les cheveux noirs. C’est, au dire des pêcheurs et des paysans, le véritable portrait de Marie de Magdala. Et que nous importe si le Titien ne nous a pas donné l’image exacte de la grande repentie, puisqu’il nous a légué une œuvre splendide de couleur et de vie ? C’est surtout la beauté qui compte dans l’art, la vérité a moins d’importance. Les cultivateurs de Magdala ont peut-être raison en dépeignant la grâce féminine de leur compatriote, ses regards étincelants et son irrésistible sourire ; peut-être aussi le Titien n’a-t-il pas tort… Marie-Madeleine vivait-elle dans son pays quand elle rencontra le Seigneur ? Le connut-elle à Jérusalem ou pendant ses pérégrinations le long du lac ? On ne sait. Sans doute, l’orgueilleuse créature, vêtue de riches ajustements, une mante de soie blanche jetée sur ses cheveux parfumés, le front appuyé sur sa petite main chargée de gemmes, enveloppée d’une atmosphère odorante, était partie de sa ville natale, et dans son haut palanquin avait traversé la grande distance qui sépare Magdala de Nazareth et de Jérusalem ; sans doute, elle avait voyagé sous les clairs cieux d’Orient, où volent les tourterelles azurées, et se rendait à la cité de la Loi, qui était la glorieuse Sion, mais aussi le centre du luxe et des plaisirs. Son cœur était entièrement desséché par l’égoïsme. Jamais une larme ne venait mouiller ses paupières. Dure et cruelle, fière de ses richesses, elle produisait partout sa merveilleuse beauté qui soulevait sur son passage des murmures d’adoration. Mais un jour la rose de Magdala se pencha sur sa tige : elle fléchit sous le poids de sa pensée. Elle se sentit entourée de mépris. Tous ses péchés s’accumulèrent au-dessus de sa tête et une grande horreur d’elle-même s’empara de son âme. Persécutée, outragée, elle courut aux pieds de Jésus et y resta, attendant sa condamnation. Moment suprême ! Le Christ pardonna. Ah ! ce fut alors que le cœur de la Madeleine se brisa ; ce fut alors qu’un flot de larmes brûlantes sortit de ces yeux qui n’avaient jamais pleuré, et ce flux emporta toutes les impuretés de cette âme, la laissa propre et claire, toute pleine d’espérance, toute frémissante de tendresse.

Ce jour-là, le Seigneur a conquis un être dont la confiance, le dévouement, le courage n’ont pas de bornes. Ce n’est pas une femme qui le sert par vaine curiosité, par fantaisie ; c’est une créature entièrement à lui, une adoratrice spirituelle, une sœur de son âme, une servante de tous les instants. Ses petits pieds, qui n’avaient jamais marché, parcourent sans fatigue les sentiers les plus rudes, à la suite du Christ ; ses mains, qui n’avaient jamais travaillé, deviennent habiles à tous les travaux matériels ; son âme enfin, qui ne connaissait pas la prière, s’incline devant la majesté du Père céleste. Fidèle et prévoyante, tendre et pratique, elle est la première au danger et à la souffrance, la dernière à chercher le repos et la paix. On retrouve ses traces partout où Jésus a posé sa tête, partout où il a prononcé une parole. On la voit à Bethsaïde, sur le mont Hattine, dans la campagne de Safed, sous les voûtes du temple à Jérusalem, dans le chemin qui descend vers le lac de Tibériade et conduit à un des plus beaux spectacles du monde, dans le jardin de Gethsémani…

Elle doit tout au Sauveur. Elle était morte spirituellement, il la ressuscita ; elle ignorait l’enthousiasme, il lui enseigna la source d’émotions ineffables ; elle ne connaissait pas la vertu purifiante de la douleur et cette force descendit dans son cœur : un seul mot de pardon accomplit sa rédemption morale. Elle est dans la foule le jour des Rameaux, ce jour de poésie, de triomphe et de gloire, — ce dernier jour de lumière et de joie. Mais la trahison de Gethsémani s’accomplit, les apôtres fuient : elle suit Jésus, la femme passionnée, depuis le jardin de l’Agonie jusqu’au palais du grand prêtre. Elle passe la nuit dehors, attendant la sentence. Jésus souffre : le cœur de Marie-Madeleine est déchiré et une plainte mal réprimée entr’ouvre ses lèvres. Sur le chemin du Golgotha, elle est encore là, s’arrête enfin devant la croix et voit mourir le Fils de l’Homme. Son désespoir est immense ; ses sanglots ne cessent que pour aider Joseph d’Arimathie et le bon Nicodème. Elle porte les parfums nécessaires à l’embaumement. Le lendemain, elle vient la première au tombeau, trouve la pierre soulevée et court avertir les apôtres. C’est à elle que Jésus apparaît la première fois. Judas a trahi, Pierre a renié son maître, Thomas est incrédule, les autres disciples sont souvent indécis ; mais Marie-Madeleine a tout admis sans hésiter ; sa foi, son abandon ont été absolus. Toute son ardeur mauvaise s’est changée en mysticisme lumineux. Plus tard, il y aura des sainte Thérèse, des sainte Françoise, des sainte Catherine, mais Marie de Magdala aura concentré toutes les extases et toutes les humiliations ; elle aura été fidèle dans la vie et dans la mort, au delà même de la tombe.


J’ai voulu voir Magdala. Un soir d’été, je me rendis au bord du lac, pour m’entendre avec un batelier et me faire conduire, le lendemain, à Medjet. Le petit village de la grande pécheresse est situé sur la côte occidentale, à environ cinq cents pas de la plage. Le trajet à la rame est fort long et assez coûteux, et on ne peut employer la voile, faute de vent. La barque est plate, lourde, incommode ; aussi j’y renonçai. Cependant, ce ne fut pas sans regret que j’abandonnai l’idée de traverser en entier la mer de Galilée, que plus de cent embarcations de pêcheurs animaient autrefois, et où restent à peine maintenant quatre ou cinq bateaux, paresseusement conduits par des gens qui ont oublié leur métier.