— Allons à cheval à Magdala, Mansour, dis-je.

— Oui, madame, c’est bien préférable.

Le batelier s’en va silencieusement, sans protester. Il doit être habitué à de pareilles déceptions, car les pèlerins surmenés par le rude voyage de Tibériade vont rarement en barque à Bethsaïde ou à Magdala. Nous voici donc encore une fois en route pour terminer le cycle de ces journées émouvantes. La matinée est fraîche et tout semble joyeux autour de nous. Mon cheval est bien reposé : c’est un arabe léger comme un oiseau, qui se nomme Aoua (le vent) et vient à moi quand je l’appelle. Nous longeons le rivage et nous passons près de l’endroit, où le roi Baudouin fut vaincu par les Turcs et perdit le trône de Jérusalem. Nous traversons le champ de blé, où Jésus prononça une de ses plus belles paraboles. L’heure est douce, toute parfumée d’herbes encore couvertes de rosée, et le lac aux eaux bleu d’argent paraît et disparaît sans cesse. Aoua et la monture du drogman vont d’un pas rythmé, comme s’ils ne portaient personne, et nous arrivons à Magdala en une heure un quart.

C’est un pauvre village, dont les maisons construites en basalte sont groupées au hasard. Le paysage est triste et monotone. Il y avait autrefois une belle église catholique ; mais elle fut détruite en 1300. Je regarde autour de moi ; je cherche en vain quelque chose que mon imagination puisse animer. Voici, là-bas, un grand palmier et quelques ruines : c’est peut-être là que demeurait Marie-Madeleine, et que de cet endroit elle partit pour porter à Jérusalem sa beauté, son luxe, son ardeur au plaisir ? Ce palmier, peut-être, ombrageait un jardin délicieux. Plus loin, à gauche, au bout du village, se trouvent les restes d’un vieux mur. La maison, sans doute ? Qui sait… Tout est enveloppé de mystère. Une seule chose reste certaine : Magdala a existé, Magdala est encore debout. C’est une des cinq villes où Jésus fit des miracles de tendresse et de science sans pouvoir attendrir le cœur sec de leurs habitants. Rappelez-vous les terribles menaces de l’Évangile : Malheur à toi, Capharnaüm ; malheur à toi, Bethsaïde ; car j’ai parlé parmi vous, j’ai accompli des miracles et vous ne vous êtes pas convertis ! Malheur à vous, Chorozaïn et Dalmanatha, car si Sodome et Gomorrhe avaient vu les miracles faits au milieu de vous, Sodome et Gomorrhe se seraient repenties ! Eh bien, la malédiction divine a frappé les cités coupables. Toutes ont disparu, sauf Magdala qui reste debout. Les pauvres pêcheurs de Galilée disent qu’elle verra la fin du monde, car c’est la ville de la grande pécheresse et le pardon du Christ sera éternel.

SAINT FRANÇOIS EN PALESTINE

I

L’hospitalité.

Jérusalem possède un grand hôtel moderne, le New-Grand-Hôtel, qui peut contenir une centaine de personnes. Il est organisé d’après les règles de l’élégance et du confort anglais ; il a un certain caractère oriental qui plaît aux voyageurs doués d’imagination. Dans les quartiers neufs, au delà de Bad-El-Khalil, existent aussi deux autres hôtels petits et propres, dirigés par des Anglais, nommés Howard et Feil. Puis, on peut trouver un logement dans des maisons meublées, répandues dans toute la ville, et surtout dans les quartiers catholiques latins. Mais, en général, les pèlerins préfèrent le grand et bel hospice des franciscains, Casa Nova, où l’hospitalité est exercée avec une noblesse touchante.

Il ne faut pas confondre Casa Nova où tous les touristes sont reçus, sans distinction, avec le couvent des franciscains du Saint-Sauveur, dont le prieur porte le titre de « Père gardien de la Terre Sainte et du mont Sion ». Personne n’y pénètre jamais, ni hommes, ni femmes. Les moines n’en sortent que pour accomplir leur œuvre de charité, professer dans les écoles et recevoir ceux qui se présentent à la porte de l’hospice. Casa Nova est un établissement séparé, bâti en face du Saint-Sauveur. Au moment des grands pèlerinages, trois ou quatre religieux et une dizaine de domestiques y sont employés. C’est un immense bâtiment à trois étages, qui peut contenir jusqu’à cinq cents personnes. Il est naturellement construit en forme de cloître : autour d’une cour centrale s’élèvent quatre corps de logis, qui contiennent chacun un long corridor, sur lequel s’ouvrent d’innombrables cellules, bien aérées, blanchies à la chaux, très proprement tenues. Elles contiennent toutes un bon lit, enveloppé d’une moustiquaire, une table, une commode et quelques sièges. Tout cela a bon air et réjouit le malheureux pèlerin épuisé par un dur voyage. Il y a trois catégories de chambres, bien qu’en principe personne ne paye rien. Mais la différence est peu sensible entre celles destinées aux grands personnages, aux gens ordinaires, aux pauvres. Ces derniers sont souvent malades ; il faut bien les isoler.

Le frère hospitalier, homme intelligent et plein de cœur, accueille donc avec cordialité ceux qui demandent asile au nom de Jésus, qu’ils soient catholiques, protestants, coptes, arméniens ou grecs. On n’a qu’à donner son nom et indiquer d’où l’on vient. Cette simple formalité accomplie, on prend possession de sa blanche cellule, où le domestique vient annoncer l’heure des repas. Le matin, du café au lait ; à une heure, le déjeuner abondant et sain arrosé d’un excellent vin de Jérusalem. Le soir, dîner chaud. A neuf heures, les portes ferment et il faut être rentré. Les franciscains laissent à leurs hôtes la plus grande liberté. Ils ne les obligent à aucune pratique religieuse, ne s’inquiètent pas s’ils vont ou non à la messe et ne mettent jamais les premiers la conversation sur ce sujet. Les meilleurs guides se trouvent parmi eux. Le travail le plus consciencieux sur la Palestine est dû à un de leurs frères, le Père de Ham ; c’est un ouvrage admirable au point de vue de la précision, du sens pratique et de la poésie mystique. Pour les excursions, les Pères fournissent le drogman, le Bédouin d’escorte, un bon cheval. Leurs conseils sont excellents en toute chose. Ils soignent les malades, consolent les affligés, savent tout, s’occupent de tout, aplanissent les difficultés, et cela sans pose, sans blague, sans indiscrétion. Ils sont toujours courtois, prévoyants, calmes, incapables de se décourager ; ils connaissent la plupart des langues et ont voyagé dans le monde entier. Toutes les nationalités sont représentées chez eux, mais en l’honneur de saint François, qui était Italien, ils parlent cette langue, la propagent et la défendent en un mot ; si l’Italie a encore quelque autorité en Palestine, c’est à l’œuvre patriotique et charitable des franciscains qu’elle le doit. Personne ne sait cela, beaucoup paraissent l’ignorer et cependant, c’est grâce à cet ordre que le saint Sépulcre est conservé à l’adoration des fidèles et que la foi ne périt pas dans ces contrées.