Mais les résultats de son action sont surtout remarquables dans les centres moins importants de la Palestine, en Samarie, en Galilée, où il n’y a ni hôtel, ni route praticable. Partout où Jésus et Marie ont passé, un couvent et un hospice sont sortis de terre. Bethléem n’a qu’une pauvre auberge ; Nazareth ne possède qu’un petit hôtel, mais l’asile de Saint-François, ombragé d’un grand sycomore, est toujours prêt à recevoir les pèlerins. A Tibériade, sur les bords du lac, à Naïm, à Cana, à Emmaüs, à Sichem, dans toutes ces villes, on trouve chez les moines un abri sûr, un lit propre, du vin naturel. A n’importe quelle heure, on est certain d’un bon accueil. Si on arrive le matin, épuisé par les secousses de quelque terrible véhicule, brûlé par le soleil, mourant de soif, en un clin d’œil on a devant soi de l’eau, du sirop, du thé et même des cigarettes. Si l’on frappe la nuit à la porte de la maison miséricordieuse, las du voyage à cheval, exaspéré par la monotonie du paysage, énervé par la fatigue, à demi mort : en un instant le lit est fait, un domestique silencieux apporte ce qui est nécessaire et sort aussitôt. On peut alors se laisser aller au sommeil et goûter enfin une ineffable sensation de repos et de sécurité.
Ah ! ce matin de mai, quand j’arrivai à Nazareth, les yeux brûlés par le soleil, la gorge sèche, incertaine de trouver un abri, car c’était ma première étape en Galilée ! Deux ou trois fois, j’avais craint de rester en chemin, et la vue de la ville, déserte et surchauffée, ne pouvait guère me remettre. Mais au premier coup de marteau, la porte de l’établissement s’ouvrit et un frère convers me conduisit dans un petit salon, où le frère Jean de Rotterdam, un franciscain hollandais, vint me rejoindre. Et dans cet hospice de Nazareth, isolé, abrité par les arbres, frais, dans ma chambrette battue par les vents, j’ai passé les jours les plus calmes et les plus recueillis de mon existence, en communication directe avec l’esprit divin. Ah ! ce soir de juin, quand j’arrivai à Tibériade, devant l’immense coupe d’azur aux reflets d’acier, et le grand corridor sonore de la maison franciscaine, plein de rayons lunaires, où je me promenais pour m’emplir les yeux et l’âme du paysage sacré ! Comment oublier jamais ces couvents, ces chambres, cet accueil simple et franc ? Je me souviendrai toujours de ces voix qui, au départ, appelèrent tendrement les bénédictions du ciel sur mes enfants : Que la sainte Vierge bénisse ton petit Antoine, madame, et les trois petits…
O chère et inoubliable hospitalité franciscaine, qui donne tout et ne demande rien, qui offre le calme du corps et de l’esprit et ne réclame même pas une légère aumône en échange. Je me rappelle le jour où nous partîmes pour le Thabor ! Dieu seul sait combien l’ascension est rapide, vertigineuse, pleine de dangers : c’est une montagne qui ne ressemble à aucune autre. Elle n’a que six cents mètres de hauteur et est aussi dangereuse qu’un glacier de quatre mille. Mais c’est le lieu de la Transfiguration et j’y allai. Je ne sais comment j’arrivai en haut. Tous les effets nerveux, du cauchemar au vertige, je les éprouvai et une fois au sommet, j’étais à moitié évanouie. Alors, un moine sortit du couvent, et vint vers moi : c’était le père Augustin de Saragosse, qui vit seul là-haut avec deux frères et deux serviteurs. Il me fit donner une chambre, dans laquelle je dormis deux heures d’un profond sommeil. Il me conduisit ensuite à l’endroit où se passa la scène merveilleuse de la Transfiguration, où il me laissa méditer seule et regarder le beau paysage qui s’étendait sous mes yeux. Au déjeuner, sur un morceau de pain d’Espagne, je trouvai un frais œillet rouge que le cuisinier avait placé là. Eh bien, cette fleur offerte dans un désert, par un humble frère convers resté invisible, prouve que seul saint François sait faire des miracles au pays de Jésus.
II
L’œuvre.
Le plus grand honneur de l’ordre des franciscains est d’avoir eu comme fondateur le plus parfait serviteur du Christ. L’humilité et la sérénité de Jésus, son amour pour les innocents, les humbles ; son enthousiasme pour la pauvreté et la pureté ; sa prédilection pour les fleurs, les plantes, les animaux ; et enfin, sa tendance à protéger les pauvres contre les riches, les faibles contre les forts, les bons contre les cruels, se retrouvent en saint François. Dans toute son œuvre, en Ombrie, en Palestine, partout où il a porté ses pas et sa parole ardente, partout où il a fondé un couvent, béni un sanctuaire, érigé une église ou créé ses ordres mineurs, il a interprété, mieux qu’aucun saint et aucun chrétien, la pensée du maître. Certes beaucoup ont voulu imiter le Seigneur dans ses actions et son enseignement ; mais saint François a été le plus grand de tous. Lui seul, par son cœur, son caractère, son pays, le milieu dans lequel il vécut, l’époque heureuse pendant laquelle s’écoula sa vie, pouvait faire ce qu’il a fait. Seul, il pouvait concevoir le téméraire projet d’aller en Palestine adorer le tombeau de Jésus, malgré la distance, les moyens de transport difficiles, sans secours, sans autre ressource que l’aumône demandée partout, sur terre et sur mer, dans les montagnes et dans les vallées. Ah ! ses yeux rêveurs durent se perdre sans doute bien souvent, au delà des terres lointaines, des mers orageuses, tant était grand son désir du pieux pèlerinage ! Par son courage sans ostentation, par son ardeur ingénue, par son énergie faite de tendresse, il était destiné à venir en Palestine pour prier, pour réveiller la foi, pour pleurer, mais aussi pour agir et pour élever à la gloire du Dieu vivant une organisation de prière et d’action, d’enseignement et de secours — une organisation admirable que ni le temps, ni les hommes, ni les mauvais jours ne pourront abattre !
Après le départ des croisés, le saint Sépulcre avait été abandonné par les chrétiens. Ce fut alors que quelques frères mineurs vinrent s’établir, conduits par saint François, près de l’église du Cénacle, et plus tard furent mis en possession des Lieux saints de la Palestine, au nom des catholiques romains. Jamais ils ne quittèrent ces sanctuaires depuis leur arrivée, malgré les vexations, les persécutions, la prison, la mort même, que les musulmans leur firent subir pendant des siècles. En 1365, par exemple, ils furent emprisonnés par ordre du sultan d’Égypte, qui voulut se venger de Pierre Ier de Lusignan, roi de Chypre : la république de Venise les fit mettre en liberté. En 1537, à la suite de la destruction de la flotte turque par Doria, doge de Gênes, Soliman Ier ordonna au gouverneur de Jérusalem d’enfermer les franciscains dans la tour de David et de les conduire plus tard à Damas : cette fois, ils furent délivrés par François Ier, roi de France, et ils recouvrèrent la garde de la Terre Sainte. Au dix-septième siècle, leurs droits sacrés furent de nouveau contestés ; Louis XIV intervint en leur faveur. Enfin, en 1673 fut conclu entre ce roi et la Sublime-Porte un traité d’alliance dont le trente-troisième article est ainsi conçu : « Les sanctuaires possédés par les franciscains seront, à l’avenir, respectés de tous. » Deux fois, Louis XIV dut insister, avec menace, pour que le traité fût maintenu. En dernier lieu, Léopold Ier, empereur d’Autriche, après avoir battu, à plusieurs reprises, les troupes musulmanes surtout en 1699, profita de ses victoires pour assurer aux religieux la possession pacifique de leurs églises, sans avoir à redouter davantage les exactions du gouvernement. Mais, hélas ! si les Turcs cessèrent leurs persécutions contre les fils de saint François, les Grecs schismatiques et les Arméniens leur arrachèrent de vive force, souvent avec effusion de sang, ce qu’ils avaient conservé. Ces deux sectes chrétiennes fanatiques, oubliant les enseignements du Christ, avides de domination religieuse, enlevèrent aux franciscains tout ce qu’elles purent à force d’argent, de ruse, de violence même : ce n’était pas le pouvoir matériel qui les attirait, mais le pouvoir spirituel. Les pauvres franciscains furent chassés du Cénacle par la Turquie, sous prétexte qu’il contenait la tombe de je ne sais quel musulman ; ils perdirent l’église de l’Assomption qui tomba entre les mains des Grecs ; on leur interdit de dire la messe dans l’église de la Nativité, à Bethléem. Il y a peu de temps, on leur enleva aussi le droit séculaire de célébrer les offices, un jour par an, dans l’église Saint-Jacques, occupée par les Arméniens. Leur chef en Palestine a encore, il est vrai, le titre de Gardien du saint Sépulcre et du mont Sion ; ils veillent encore sur les plus beaux sanctuaires, mais certainement, à chaque droit sacré qu’on leur retire, leur âme doit s’attrister, puisqu’ils sont les continuateurs de l’œuvre de saint François dans ce pays.