Les frères mineurs qui habitent la Palestine portent aussi le nom de Pères de la Terre Sainte. Ils ont mérité ce beau titre en consacrant, pendant six siècles et demi, toute leur activité, toutes leurs ressources et, quand il l’a fallu, tout leur sang, à l’accomplissement de la triple mission que leur avait confiée leur fondateur et que l’Église de Rome a confirmée solennellement. Cette mission consiste à défendre, conserver, vénérer les Lieux Saints, à recevoir les pèlerins et à leur donner tous les secours spirituels et matériels ; enfin à prêcher l’Évangile, là où il a été enseigné par Notre-Seigneur lui-même. Dans certains pays, outre la garde des sanctuaires, ils ont des paroisses, et c’est là surtout que leur œuvre est très importante. Ainsi à Jérusalem, par exemple, ils sont gardiens du saint Sépulcre et en même temps missionnaires, curés, médecins, pharmaciens, hôteliers.
Ils ont sous leur direction des écoles, où seule la langue italienne est apprise, en souvenir de saint François. Ils recueillent des orphelins, les instruisent, leur donnent un métier, leur font une âme religieuse et une conscience chrétienne. Ils soutiennent les veuves, les infirmes, les pauvres ; payent leurs loyers, les nourrissent et leur apprennent à travailler. La Garde de la Terre Sainte possède aussi un noviciat à Nazareth : les étudiants font leurs humanités à Saint-Jean dans la montagne, la patrie du Précurseur. Les frères achèvent leurs études de philosophie à Bethléem et de théologie au couvent du Saint-Sauveur à Jérusalem. L’ordre possède en tout quarante-quatre couvents, trente écoles et des centaines d’élèves ; des maisons pour les pèlerins à Jaffa, Ramleh, Jérusalem, Bethléem, Saint-Jean, Emmaüs, Nazareth et Tibériade.
Et maintenant par quel moyen fonctionne cette merveilleuse organisation de foi, de charité et de prière ? Comment les franciscains ont-ils pu construire ces couvents, ces églises, ces hospices ; maintenir les rites, secourir les pauvres, faire marcher leurs écoles et recevoir les pèlerins qui souvent ne payent pas ? Par l’aumône. L’ordre de Saint-François est fondé sur la pauvreté et aucun religieux n’a le droit de posséder deux robes, pas même le supérieur, ici le Père Louis de Parme. L’aumône ! Petite et grande, elle arrive de toutes les parties du monde, des contrées les plus éloignées, les plus étranges : ceux qui croient au Christ, se souviennent de sa Tombe et des moines qui la gardent. L’Amérique du Sud est spécialement généreuse. L’Italie, hélas ! est le pays qui envoie le moins ! Il y a un jour spécial dans l’année, où toutes les aumônes sont destinées à la Garde du Saint Sépulcre. J’ai dit que les pèlerins pauvres peuvent ne rien donner ; mais il arrive quelquefois qu’un riche voyageur, après être resté dix jours, laisse mille francs à l’hospice. Les frères ne demandent rien ; ils ne se découragent pas si l’argent manque ; ils ont confiance et attendent. Et ce n’est jamais en vain, car leur fondateur leur a enseigné l’amour de la pauvreté et la foi, il leur a commandé de garder en leur cœur une sublime espérance et de croire en la gloire de Notre-Seigneur. Oh ! vous qui me lisez, aujourd’hui, demain, plus tard, si le simple récit de mon simple voyage vous émeut, si j’ai réussi à éveiller en vous un élan d’amour, qui vous fasse souvenir de vos croyances d’enfant ; si ces notes écrites ingénument, avec la loyauté d’un cœur chrétien, sans art, sans ornement, me donnent le seul succès de sentiment auquel j’espère, rappelez-vous des fils de saint François, en Palestine. Plaignez-les dans leurs malheurs ; admirez-les dans leur courage ; imitez-les dans leur foi active ; aimez-les au nom du Christ ; aidez-les, toujours au nom du Christ, que tous nous adorons…
LE DERNIER JOUR
I
Une espérance.
Les itinéraires, les moyens de transport et la géographie de la Palestine sont en général très peu connus. Cette ignorance arrête bien souvent l’élan sentimental des chrétiens, qui voudraient visiter ce pays où se sont déroulés les plus grands événements de l’histoire. Ils s’effrayent à l’avance, supposent les fatigues les plus épouvantables, se voient déjà perdus dans un désert sans abri, sans nourriture ; leur volonté indécise s’affaiblit et ils renoncent à ce changement d’existence, qui renouvellerait leurs forces et les rendrait plus actifs, plus entreprenants. Mais un autre grand obstacle existe encore et empêche bien des personnes qui le désirent ardemment de s’embarquer, pour satisfaire l’invincible aspiration de leurs âmes vers la contemplation et la prière : l’argent ! Lorsqu’on entend parler de la Syrie, des six semaines nécessaires pour y aller, y séjourner et revenir, on croit qu’une très forte somme est indispensable, et comme on ne la possède pas, on renonce tristement à son projet. Un voyage au pays de Jésus coûte-t-il donc si cher ? Les personnes extrêmement riches sont-elles seules à pouvoir le faire, et cet immense plaisir, ces émotions inoubliables sont-elles aussi un luxe réservé à une élite ? Faut-il réellement tant de louis, de livres anglaises ou turques pour avoir le droit de s’agenouiller devant le saint Sépulcre et de baiser les rives fleuries du Jourdain ? Et tous les pauvres pèlerins, qui viennent des contrées les plus lointaines et se rendent chaque année aux Lieux Saints en priant dans toutes les langues, sont donc couverts d’or ? Et ceux qui se réunissent par groupes sous la conduite d’un prêtre, simples, humbles, modestes, absorbés dans une unique pensée religieuse, ce sont peut-être des riches cachés sous des haillons ? Ces paysans de la Petite-Russie et de la Macédoine, ces Polonais, ces Allemands, aux vêtements déchirés, dont l’enthousiasme mystique est visible, mais qui sont tout à fait misérables, comment ont-ils pu venir en Terre Sainte, sans mourir de faim ou de privations ? Vous le voyez, il n’est pas indispensable d’être un favori de la fortune pour contempler le sol où le Christ vécut et mourut pour nous.
Un voyage en Palestine, avec toutes commodités, toutes ses aises, toutes les sécurités possibles, coûte 2,500 francs pour six semaines, et 3,000 francs, si l’on veut faire grandement les choses. En partant, j’emportai 3,500 francs, mais j’en dépensai 1,000 à acheter des souvenirs égyptiens, turcs, arabes et chrétiens, dans tout mon parcours. Nul n’est forcé d’en faire autant, et 2,500 francs suffisent. Avec cette somme, on peut vivre très bien six semaines en Orient, quinze jours seulement au Caire, vingt ou vingt-cinq jours à Monte-Carlo et un mois à Paris. On dépense donc en réalité beaucoup moins en Syrie que dans les villes élégantes et mondaines. En Suisse, où tous les gens chics se rendent, est-ce que tout ne coûte pas très cher, sauf les chemins de fer et les pensions ? Ceux qui sont allés dans l’Engadine, à Saint-Moritz, à Interlaken, savent combien de centaines de francs ils ont laissées pour une simple excursion. Revenons au doux pays de Jésus. La vie y est certainement moins chère qu’ailleurs, surtout si l’on a des compagnons de route. Il est vrai qu’on ne peut guère être plus de trois, ce serait trop ennuyeux. Le prix du transport en première classe sur les paquebots autrichiens, français, russes, égyptiens, est de 30 ou 40 francs par jour. La meilleure Compagnie est le Lloyd autrichien. Au Jérusalem Hôtel de Jaffa, on paye 10 francs de pension pour la journée ; au New Grand Hôtel de Jérusalem, 12 fr. 50. Ces deux pensions destinées aux Anglais sont excellentes. Un drogman, qui est indispensable, revient à 8 francs dans la ville, 12 francs quand on va en excursion, 15 pour les longs trajets. Un Bédouin d’escorte, armé jusqu’aux dents, demande 20 francs ; mais il n’est utile qu’à Jéricho, à la mer Morte et au Jourdain. Il faut encore deux chevaux qu’on paye 5 francs chacun, et un palanquin pour les personnes paresseuses, malades ou âgées. N’oublions pas que le pourboire sévit en Turquie, où le bakschich triomphe. Néanmoins, on peut s’en tirer sans trop de peine, même parmi des musulmans. Notons aussi qu’on parle partout l’italien, le français et surtout l’anglais. On a plus de chance d’être trompé en Occident qu’en cette terre bénie de l’Orient. Les consuls sont charmants, les franciscains admirables et le Guide de Terre-Sainte, en trois volumes, du Père du Ham résout, à lui seul, toutes les difficultés possibles.