Mais, me direz-vous, on doit donc posséder 2,000 ou 3,000 francs pour se donner l’immense plaisir de voir la Palestine ? Pas du tout ; on peut agir avec mesure, économie et prévoyance. Sans renoncer à son bien-être il est possible de dépenser beaucoup moins. Les secondes classes sur les paquebots étrangers sont encore très confortables, et une fois arrivé on trouve souvent des compagnons d’excursion, avec qui l’on peut partager les débours : tout s’arrange avec de la patience et du discernement. Dans ces conditions, en y regardant un peu, 1,500 francs suffisent pour six semaines. Puis, l’hospitalité chez les franciscains compte bien aussi pour quelque chose. Au lieu de gaspiller son argent dans les grands hôtels, rien de plus facile que d’aller à la Casa Nova, où pendant quinze jours on est nourri et logé pour rien ; on laisse seulement une aumône, ce qu’on veut : saint François ne prend que ce qu’on lui donne. Dans les hospices russes ou français, on ne s’inquiète ni de la nationalité, ni de la religion des pèlerins : c’est une commodité de plus. Et voilà comment peu à peu les frais s’amoindrissent, grâce à la charité chrétienne, à la réelle fraternité, qui règnent dans le pays du Christ. Ainsi encouragé sans cesse, trouvant largement ce qui est nécessaire à la vie matérielle et spirituelle, aidé par Jésus et ses serviteurs, on peut se tirer d’affaire avec 1,000 francs seulement. Les pèlerinages obtiennent encore des réductions pour les bateaux et les chemins de fer et logent dans les asiles de leurs pays, lorsque les étapes sont trop longues. Les pèlerins, mangeant en commun, n’ont besoin que d’un seul guide et d’une très petite escorte. Enfin, les croyants tout à fait pauvres peuvent visiter la Terre sacrée avec quelques centaines de francs, mis de côté antérieurement, sou par sou. Par petits groupes, ils se rendent dans les ports de mer, où la pitié des armateurs diminue encore pour eux le prix des troisièmes. Souvent mal traités par des capitaines peu charitables, ils achètent du cuisinier quelques aliments qu’ils font cuire eux-mêmes. Les Russes ont recours à leur fidèle samovar et se font cinq fois par jour du thé, dans lequel ils trempent des morceaux de pain sec. Une fois à destination, ces pauvres gens vont d’hospice en hospice, de sanctuaire en sanctuaire, toujours à pied à cause de leur détresse, et aussi parce qu’ils en ont fait le vœu. Deux par deux, quelquefois trois par trois, ils se mettent en route, le bâton à la main, l’antique bourdon sur l’épaule. A cheval ou en palanquin, le riche voyageur les dépasse, met six heures à faire le chemin qu’ils parcourront en trois jours. Qu’importe ! ils ne se retournent même pas, ils vont toujours. Épuisés de fatigue, ils dorment par terre, la tête sur une pierre. Dans les églises, on les trouve toujours à genoux devant les images saintes, priant avec une si grande foi que l’on a honte réellement d’être si tiède, si peu fervent. Ils sont souvent malades ; parfois ils meurent : ce sont les vrais fidèles de Jésus.

En écrivant, j’ai un immense espoir. Mon livre est très attendu, très demandé, non pour lui-même certainement, mais à cause du grand nom qui brille dans ses pages ; il sera lu par bien des personnes qui n’ouvrent jamais un roman. Eh bien, j’espère qu’un de mes lecteurs ressentira le vif désir d’aller en Syrie, et qu’ayant appris de moi les moyens pratiques de s’y rendre, sans aucun danger, sans fatigue, il entreprendra ce voyage, que je ne ferai pas, hélas, une seconde fois ! On se déplace si souvent pour revenir déprimé, fatigué moralement et physiquement, tandis que la Palestine renferme une incomparable poésie et laisse des souvenirs ineffaçables. Je désire donc ardemment que dans une ville quelconque de l’Italie, dans un bourg inconnu, dans un pays étranger où mon livre sera traduit, quelque âme chrétienne se sente irrésistiblement attirée vers ces régions bénies, lesquelles lui seront douces. Oui, qu’une seule personne s’embarque pour la Terre sacrée, et mon travail n’aura pas été vain…

II

Issa Cobrously.

Le mot drogman devrait strictement vouloir dire « interprète », mais de l’Égypte aux côtes de Syrie, il prend une signification plus large et finit par exprimer les qualités réunies d’un interprète, d’un cicerone, d’un guide et même d’un ami. Je n’ai vécu que trois jours avec mon drogman d’Alexandrie, un Turc borgne, à l’air fin, nommé Ahmed ; mais je n’oublierai jamais son jargon italo-marseillais-arabe et son inaltérable patience pendant les promenades que je voulus faire sur les bords du Nil ; sa complaisance était extrême et cent fois il m’aidait à descendre de voiture ; il tenait mes fleurs, mes jumelles, mon ombrelle et mon manteau. Son intuition était prodigieuse : il ne comprenait pas mes ordres, il les devinait. Quelle justesse d’observation dans les descriptions qu’il me faisait de Ramleh, villégiature du sultan, et quel serviteur empressé et respectueux : un véritable automate intelligent. A mon départ pour Jaffa, Ahmed vint me conduire à bord du paquebot l’Apollon et me supplia de l’emmener.

— Pourrais-tu me servir de guide là-bas, Ahmed ? demandai-je.

— Oh ! non, me répondit-il avec la sincérité orientale. Je serai ton domestique.

Je dus lui expliquer longuement que ce n’était pas possible ; mais il secouait la tête, peu convaincu, et il s’en alla, sans dire un mot, dans sa petite barque, après avoir respectueusement porté ma main à son front et à son cœur. Et le vieil Hassan, mon drogman du Caire ?… Un vrai Turc avec le turban blanc enroulé autour du fez, la longue tunique croisée et serrée à la taille par une écharpe de soie et les larges culottes. Vieux, un peu lent, la voix enrouée, sa contenance était si noble que j’avais honte de le faire monter à côté du cocher : pour un peu, je l’aurais fait asseoir à ma gauche, dans l’élégante victoria de louage. Hassan venait me chercher à cinq heures du matin, car les journées étaient déjà chaudes et il était préférable de faire les excursions pendant la fraîcheur. A partir de ce moment, il me suivait partout comme une ombre. Il frappait à ma fenêtre au rez-de-chaussée, à l’Hôtel du Nil, et attendait dans le jardin. Quand j’apparaissais, sa figure ridée s’éclairait d’un bienveillant sourire ; il se mettait en marche, me précédant et tenant à la main une baguette d’ébène. Il montait sur le siège, échangeait quelques mots avec l’automédon et se retournait de temps en temps pour me donner des renseignements. Je ne saisissais pas très bien son français, encore plus mauvais que celui d’Ahmed. Le mot « piramille » revenait souvent dans sa conversation. Plus tard, je me rendis compte qu’il voulait parler des Pyramides ! Cependant nous nous entendions parfaitement, Hassan et moi. Comment ? Je ne puis le dire, mais mon guide peut se vanter d’avoir suivi en cinq ou six jours un cours complet du dialecte napolitain, pendant que je me familiarisais si bien avec son jargon que je suis sûre de comprendre maintenant n’importe quel drogman. Un brave homme que ce Turc ! Grave, aristocratique, il écartait de mon passage hommes et animaux, rien qu’en les touchant avec sa baguette. En deux mots, il faisait taire un cocher insolent ou un vendeur de curiosités, qui discutait sur le prix d’un coussin de velours ou d’une ceinture brodée d’or. Je l’admirais surtout lorsque nous entrions ensemble dans les mosquées. Il souhaitait l’Eleik Salam aux gardiens du temple et aux mendiants qui lui répondaient gravement : Salam Eleik ; il me conseillait de me munir de piastres de cinq sous, disant que c’était assez pour mes aumônes ; il me choisissait les meilleurs chaussons et entrait respectueusement, en saluant le grand Mahomet. Il attendait toujours, pour me donner certains éclaircissements, que je les lui eusse demandés. Il était très sérieux, mais parfois sa physionomie s’éclairait d’une lueur de joie. Il avait trois fils et m’en vantait la beauté et le courage. C’était pour eux qu’il travaillait encore. Son intention était de leur donner une boutique dans le bazar turc. Là, ils s’enrichiraient si Mahomet le voulait ainsi…

— Et qu’en pense Mahomet ? lui demandais-je sérieusement.