— Mahomet est bon, disait-il en baissant la tête, l’air content.

Naturellement, je lui parlais aussi de mes quatre enfants et il m’écoutait en souriant, silencieusement. Il était encore robuste pour son âge. Je me souviendrai toujours, je crois, de la matinée où nous allâmes ensemble aux Pyramides de Giseh. Pendant toute la route, il ne cessa de me mettre en garde contre la rapacité des Bédouins, gardiens des Pyramides, les traitant de voleurs et de chiens. Au seuil du désert, lorsque ces poétiques et agiles brigands nous entourèrent et que je me laissai dépouiller en riant et en admirant leur beauté, il fallait voir la colère de Hassan et les injures turques qu’il leur lançait ! Ne voulait-il pas, le pauvre vieux, battre ces jeunes et forts bandits ? Au retour, il finit par rire avec moi de notre aventure, mais il se retournait pour montrer le poing au groupe d’Arabes et au grand Sphinx, qui se dressait sur le sable jaune. Il disait : « le Sfunx », et croyait parler français comme à Paris. Le jour du départ, il vint me conduire à la gare, et, tirant de sa poche un joujou égyptien, me le donna et me dit :

— Porte-le à celui de tes fils que tu aimes le plus.

Ah ! vieillard rusé et subtil, comme il avait compris mon cœur, que je ne lui avais pas ouvert !


Et le pauvre Issa, comment pourrais-je oublier ce compagnon fidèle ? Quarante jours passés avec cette perle des drogmans, qui réunissait en lui les qualités les plus grandes, suffisent bien pour qu’un voyageur se souvienne de lui. Pour s’expliquer mon enthousiasme, il faut savoir qu’un drogman peut être négligeable en Égypte, mais qu’en Palestine il est absolument indispensable. Personne ne peut s’en passer : à Jérusalem, il n’est qu’un cicerone ; mais, dès qu’on a passé la porte de Solima, que ce soit pour aller à Bethléem, à Saint-Jean-de-la-Montagne, au Jourdain ou en Galilée, il prend une grande importance. Avant la Compagnie Cook, le drogman était une puissance : il possédait des chevaux, des palanquins, des tentes, des lits, des ustensiles de cuisine et des services de table, si bien qu’on traitait à forfait avec lui, et qu’il fournissait tout, les repas, l’abri et l’escorte.

Ce que l’immortel et tout-puissant sir Thomas Cook a entrepris, sur une vaste échelle, à des prix élevés, les drogmans le faisaient avec plus de simplicité et de familiarité. C’était peut-être préférable. Maintenant ils sont presque ruinés, car tous les Anglais et les touristes s’adressent à Cook, et ils ne sont plus maintenant que des guides. Çà et là, ils résistent encore, mais Cook triomphe partout ! Le bon Issa, qui n’avait pas cinquante-cinq ans, voyageait depuis très longtemps, et il avait gagné beaucoup d’argent. Il était allé huit fois en Asie, deux fois en Afrique avec Gordon, vingt-sept fois à Damas, vingt fois à Bagdad ; il avait parcouru toute l’Arabie, de Samarie à la Galilée, d’Ascalon à Beyrouth, de Rosette à l’antique Phénicie, je ne sais combien de fois. Il paraissait plus que son âge et était petit, maigre, sec. Il portait des moustaches grisonnantes, ses jambes s’étaient courbées à force de monter à cheval. Une vive intelligence se lisait dans ses yeux. Chrétien de Jérusalem, Issa Cobrously parlait parfaitement l’italien, le français et l’anglais ; ses longs voyages, faits aux côtés de gens presque tous très cultivés, avaient développé son esprit. Il savait un grand nombre d’anecdotes, qui charmaient l’ennui des routes interminables. Intimidée, au début, par son indiscutable compétence, je suivis aveuglément ses conseils, qui étaient excellents pour voyager tranquillement, sans se fatiguer, sans dépenser beaucoup ; peu à peu, je me mis à avoir des caprices, auxquels il se plia avec complaisance. J’avais toujours envie d’écrire, quand il fallait partir, et je voulais me mettre en route, juste au moment où bêtes et hommes reposaient. Je l’appelais quelquefois et, tout en ayant l’air de lui demander son avis, je lui communiquais une de mes idées extravagantes ; étonné, interdit, il me regardait. J’insistais, et au bout d’une minute, il me disait froidement :

— N’y pensez plus, madame, c’est impossible.

J’eus bien souvent la preuve de son dévouement, de son courage et de sa bonté pendant mon voyage à Jéricho. Nous étions cinq : moi, Issa, le Bédouin d’escorte, le muletier et son fils. Si la longueur, la tristesse et la fatigue de cet ennuyeux voyage furent supportables, si je ne me doutai pas des dangers, c’est à Issa que je le dois. Pour la première étape, qui dure une demi-journée, il avait choisi les heures les plus fraîches, et il ne quitta pas mon palanquin. Une fois arrivés, vers sept heures du soir, il me choisit une chambre dans la mystérieuse maison tenue par les deux Russes dont j’ai parlé. Il alluma ma bougie et alla me faire la cuisine, sans se reposer un seul instant. Le dîner fut excellent, du bouillon au riz, un rôti et un poulet sauté. Il n’avait pas oublié d’emporter des fruits secs, des biscuits anglais et du thé.

— Tu ne manges pas ? lui dis-je quand il m’eut servie.