— Non, madame, je n’ai jamais faim dans ce maudit pays.
Le fait est qu’il y a à Jéricho une dépression atmosphérique énorme. J’avais, moi aussi, des éblouissements. Et je fus prise tout à coup d’une peur terrible, dans cette maison de bois, dont je ne connaissais pas les habitants et où j’entendais des craquements extraordinaires. L’idée banale me vint que j’allais être assassinée par je ne sais qui, et je sortis dans le jardin. La salle à manger et la cuisine étaient encore éclairées, et je vis Issa en train de faire du café pour le lendemain. Quand il sut que j’étais effrayée, sans essayer de me rassurer, il vint se coucher en travers de ma porte, comme un chien fidèle. Pendant ces trois jours, il me servit ainsi, prévint mes moindres désirs, respecta mes longs silences et me raconta, quand je l’en priai, ses histoires les plus amusantes. Mais ce fut dans la nuit de notre retour à Jérusalem, qu’il mit le comble à son dévouement. Nous étions revenus de la mer Morte et du Jourdain, à midi ; nous avions déjeuné à deux heures et nous devions rester à Jéricho, jusqu’à quatre heures du matin, pour laisser reposer les chevaux et les hommes. Du reste, comme la lune ne se levait qu’à minuit et que les environs de Jéricho sont très fréquentés par les voleurs, nous ne pouvions partir plus tôt. Nous étions bien armés tous les cinq, mais que faire contre une vingtaine de bandits ? Il fallait donc partir à quatre heures après minuit, pour arriver à onze heures du matin à Jérusalem, après sept heures de chemin. Mais il advint que vers cinq heures du soir, après avoir dormi, lu et fumé, j’eus trop chaud, et, appelant Issa, je lui déclarai que je voulais m’en aller.
Tout d’abord, absolument stupéfiant, il me déclara que les bêtes n’étaient pas en état, et que les Arabes dormaient. J’insistai et j’essayai de lui persuader qu’en donnant double ration aux chevaux et aux mules, et de l’argent à l’escorte, tout pouvait s’arranger. Il me répondit qu’à six heures du soir on voyait encore clair, mais qu’à neuf heures l’obscurité serait complète, et qu’à ce moment nous arriverions justement à l’endroit le plus dangereux.
— Vous n’avez donc pas peur, madame ?
— Je ne crains rien, et toi ?
— Moi non plus, madame, mais je dois veiller sur vous : pensez à ma responsabilité.
— Peu importe : tu diras que j’ai voulu partir. Je tomberai sûrement malade si je reste ici une heure de plus.
En effet, je souffrais. Issa s’en aperçut, et, sans insister, il alla parler au Bédouin, aux muletiers, aux chevaux même, je crois. Les offres les plus brillantes furent nécessaires. Tous criaient que la route n’était pas sûre, qu’ils étaient fatigués. Enfin on transigea : il fut décidé que nous partirions à six heures et demie et qu’à moitié chemin nous nous arrêterions pendant deux heures à un khan ; dès que la lune paraîtrait, nous continuerions notre marche jusqu’à Jérusalem. Il fallut accepter. Pour partir, j’aurais fait n’importe quel sacrifice. Nous nous éloignâmes donc de Jéricho. Un peu après huit heures, la nuit tomba et il fallut se diriger aussi bien que possible dans l’ombre. Issa, près du palanquin, tenait une main appuyée sur l’appui de la petite portière, tandis que je contemplais ce paysage nocturne avec ravissement.
— Madame, voulez-vous quelque chose ?
— Non, Issa.