Alors le pontife prend le recueil des lettres qu'il amasse précieusement de Vintras, et fort tard dans la nuit, sous la lumière d'une pauvre lampe, la seule allumée à cette heure dans Saxon, il médite leur sens caché et suppute le moment où tous les corps de l'armée céleste entreront en campagne.
Le lendemain, le cycle de la vie terre à terre recommençait. Léopold retournait se charger de désirs mystiques dans la médiocrité de ses occupations professionnelles. Il reprenait ses courses pour le vin de Narbonne et pour les assurances. En sorte qu'il en était de cette vie, où les dimanches étaient ainsi espacés au milieu des soins les plus prosaïques, comme de ces vieilles épopées où, dans l'entre-deux des beautés, le poète s'endort.
Quand ils faisaient leurs quêtes à travers l'Europe, les frères Baillard aimaient visiter les champs de batailles napoléoniens. Aujourd'hui Léopold, en vendant du vin, en plaçant des assurances, éprouve toujours le même besoin de s'émouvoir, mais plus spiritualisé; il aime visiter les églises, les vieilles forêts, les vallées solitaires, les sources… Il allait à pied le plus souvent. Pour se reposer, il n'entrait guère à l'auberge. Certes, il aurait donné du sérieux, voire quelque noblesse à la table du cabaret par ses grands benedicite, et les paysans si graves, si polis, ne l'auraient pas distrait, mais il préférait s'asseoir sur les bancs de l'église ou, mieux encore, dans la belle saison, sous les vieux arbres qui poussent près des tombes. Il s'accordait tout naturellement avec les morts, puisque comme eux il se trouvait mis hors de la vie. Il partageait leurs grandes espérances et répétait avec les inscriptions funéraires: «Mon corps repose en attendant la Résurrection.»
Étranger aux soucis et aux joies de la famille, exclu des soins de la vie publique, privé d'amitié particulière, dédaigneux d'aucune distraction vulgaire, il ne voyait et n'entendait, au cours de ses monotones tournées, que ce qu'il y a d'éternel et quasi d'essentiel en Lorraine. Il s'accordait avec tout ce qui est silence et solitude; il ramassait et ranimait tout ce qui lui faisait sentir le mystère et la divinité. Léopold vivait comme un moine: Saxon était sa cellule, toute la Lorraine son promenoir.
Chaque jour, la cloison qui séparait ses dimanches et ses jours de travail cédait sous la poussée de ses forces intérieures; il réalisait l'unité de sa vie, il pénétrait tout de religion. Rejeté par les prêtres, il prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte de vie religieuse et sur quoi l'Église n'a pas mis la main. Avec un amour désespéré, ce maudit, toujours marqué pour le service divin, ramassait les épis dédaignés.
Léopold aimait prier auprès des sources. Ces eaux rapides, confiantes, indifférentes à leur souillure prochaine, cette vie de l'eau dans la plus complète liberté le justifiait de s'être libéré de tout bien dogmatique. C'est un miroir des cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles jaillissent et d'un bond réalisent toute leur perfection. A deux pas, elles se perdent. Il songeait à Thérèse, il songeait à ces vies trop parfaites qui se corrompent sitôt qu'elles sont sorties de l'ombre. De ces eaux courantes mêlées à ses pensées hérésiarques et à ses souvenirs, Léopold faisait spontanément des prières. Peu à peu, il se donna mission de bénir et d'absoudre les réprouvés qui reposaient dans les champs mortuaires des lieux sur son passage. Il rejoignit au fond des ténèbres les ombres de ceux qui naquirent trop tôt pour connaître Vintras et recevoir sa consolation. Souvent, il lui arrivait de chercher les vestiges des maladreries et de rêver indéfiniment sur les villages où furent allumés le plus de bûchers. Son cœur s'épanouissait dans cette compagnie imaginaire des lépreux et des sorciers. C'était une armée invisible qu'il levait. Il recrutait à travers les siècles la troupe immense de ceux qui veulent être vengés.
Parfois, au soir de ses longues journées exaltées, l'étrange commis voyageur de la maison Galet à Dijon voyait les tertres funéraires les plus abandonnés, ceux que ne décore aucun marbre, mais seulement un gazon inculte, voler en poussière, et ce nuage emporté par la tempête découvrait à l'infini une plaine de fontaines jaillissantes, sorte de réponse à son ardente nostalgie et de promesse solennelle d'un prochain apaisement.
Qu'importe à Léopold qu'à cette date les Oblats se multiplient sur la montagne et qu'ils entreprennent d'y rebâtir le couvent! Ils n'occupent de cette terre religieuse que la largeur de leurs semelles, et sous leurs pieds comme sur leurs têtes, c'est une immense protestation. Les imprudents étrangers! ils viennent offenser le fils de la colline, qu'entourent les plus puissantes amitiés souterraines et célestes! Le vieillard, au cœur de qui se multiplient les gages de victoire, ne tourne même pas vers eux son regard. Que leurs architectes et leurs maçons s'empressent à profaner les murs des Enfants du Carmel, l'injustice ne prévaudra pas. Les murs et le sol même le clament; la montagne de Sion s'entr'ouvre et délègue un mystérieux messager.
Des ouvriers, qui tiraient de la pierre pour les constructions des Oblats, découvrirent dans un champ du plateau, à quelques pas du chemin que les processions et les théories ont suivi de toute éternité, des monnaies, des plats en bronze, des fibules, des agrafes, des épingles d'os et d'ivoire et puis une petite statuette de bronze qui souleva dans tout le pays une grande curiosité et un peu de scandale. C'était un hermaphrodite. On monta des villages pour le voir. Léopold y vint comme les autres. Marie-Anne Sellier et sœur Euphrasie l'accompagnaient. Les ouvriers avaient installé l'idole sous l'abri où ils mettaient leurs outils. Elle se tenait debout; sa tête était d'une femme, au profil charmant, avec de longs cheveux retenus en chignon par une bandelette; sa poitrine d'un jeune homme: elle cambrait son petit corps et tendait les bras avec langueur.
Léopold n'était pas archéologue; il restait devant le petit Dieu sans pensées claires, mais il le respectait. Il voyait là un puissant repos exprimé d'une manière qui, pour ce vieillard grave, gardait un caractère sacré. Il regardait sans songer à s'étonner et encore bien moins à railler, en homme du sanctuaire et en paysan, pour qui tout ce qui sort de sa terre devient un trésor. Autour de lui, on faisait des plaisanteries grossières. Voilà leur ancien dieu, et nul d'eux ne lui fait accueil. En reparaissant à la lumière, le dieu, qu'un fidèle jadis enterra, ne rencontre de sympathie que dans le cœur de Léopold. C'est qu'il retrouve dans ce grand vieillard quelqu'un de sa race. Ce dieu immobile, chez qui les deux types de l'humanité sont réunis, qui sommeille dans sa perfection, ne convient-il pas à celui qui a toujours vécu de sa propre substance, qui maintenant vieillit dans deux ou trois cavernes, je veux dire deux ou trois pensées immémoriales, et chez qui rien du dehors ne vient plus éveiller le désir?