Ni l'abandon de Quirin, ni la mort de François n'abattent Léopold. Bien au contraire. Tous les liens qui retenaient encore son imagination semblent brisés: il se livre à son cœur. François était son moyen de communiquer avec les vivants. Il ne les connaîtra plus. Il en sera dédommagé. Milton ayant perdu les yeux voit se dérouler dans sa conscience le monde des formes éternelles; Beethoven devenu sourd n'est plus importuné par le bruit de la vie, ne prête plus l'oreille qu'aux harmonies intérieures. Léopold a toujours voulu créer, éterniser son âme. Par la pierre, d'abord: il bâtissait des murs, murs d'églises et de couvents. Le jour où, faute d'argent, il dut cesser d'assembler des pierres, il ne renonça pas à construire: il assembla et tailla des pierres vivantes. Et maintenant que le cénacle de ses fidèles s'est délité sous l'action du temps, de la misère et de la mort, maintenant qu'il est seul, démuni de tout et de tous, il construit encore: il bâtit avec ses rêves. C'est l'homme aux trois recommencements, qui se parachève, s'éprouve, et, de deux formes imparfaites, se dégage pour surgir rare et bizarre et monter dans les cieux. Il a rompu violemment le câble qui le rattachait à la terre ferme; il a levé les ancres; il va à travers les nues, à la merci des quatre vents.
La nécessité matérielle l'oblige à reprendre la suite des affaires de François, pour les assurances, et de Quirin, pour la maison Galet, vins et vinaigres, à Dijon. Toute la semaine, il court les villages; du lundi au samedi soir, il est un commis voyageur qui fait des assurances et qui vend du vin. Ces fastidieuses besognes ne le dénaturent pas. Excédé, abaissé, il se tourne avec d'autant plus de force vers les solitudes du ciel; il y guette les signes qui vont annoncer l'intervention vengeresse de Dieu; et la pensée de sa colline le remplit, comme la pensée du tabernacle remplissait l'âme de David au désert. C'est le cerf qui soupire après l'eau des fontaines.
Le dimanche était le jour béni où, sur la côte de Sion, il rechargeait d'espérance son âme. Dans la plaine, toute la semaine, le monde lui a paru couvert de ténèbres, mais depuis les hauteurs de Sion-Vaudémont, le septième jour, la vie va lui apparaître resplendissante de lumière. Dès la première heure, en présence de Marie-Anne Sellier, de sœur Euphrasie, de Madame Mayeur et de quelques autres, il célèbre la messe selon Vintras. Il prie pour ses anciennes paroisses, pour les religieuses de Flavigny et de Mattaincourt, pour les frères et sœurs de Saxon, pour tous ceux dont il a reçu jadis dans ses quêtes les offrandes. Ces ombres fidèles l'entourent, comme les souvenirs des jours heureux se pressent pour le consoler, autour d'un vieillard. A ces âmes clientes, il promet la meilleure part des prospérités qu'il attend, et sitôt l'office achevé, il les entraîne. Il s'achemine avec leur troupe invisible vers le sommet de la sainte montagne. Non pas vers son cher couvent, vers son église de jadis! Depuis la reprise des ruines par l'Évêque, la belle terrasse de Sion ne dit plus rien au cœur de Léopold. En toute saison, par tous les temps, il gravit l'un des sentiers qui mènent aux parties les plus désertes du haut lieu. Il échappe à l'empire du raisonnement. Les fêtes sans frein de l'imagination commencent.
Sitôt que Léopold arrive sur les chaumes, c'est comme si de toutes parts se levait une assemblée de choristes. Le vent perpétuel, la plaine immense, les nuages mobiles éveillent la grande voix de ses idées fixes. S'il baisse les yeux, il déplore son domaine perdu; s'il les lève, il attend le signe divin. En sorte que c'est un continuel vertige, sur ce double gouffre de la terre et du ciel, de ses regrets et de ses espérances. Et si, par aventure, les éléments le laissaient insensible et dans un état d'atonie, il avait pour s'émouvoir un moyen en quelque sorte mécanique. Chacune des phrases de l'Écriture où se trouvent les promesses que Jehovah adresse à Sion exerçait sur lui une puissance magique. La sonorité seule de cette syllabe de Sion suffisait à soulever son âme. Il se répétait indéfiniment la monotone et puissante poésie des psaumes, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à un certain degré de chaleur et que son cœur se mît en mouvement.
Vieux cœur sacerdotal, rose de Jéricho! Cette musique orientale, en même temps qu'elle le ranime, le jette à la divagation. Il semble que le malheur ait été pour lui cette coupe magique pleine de vertus, de chants et de prières, ce breuvage enchanté qui confère la possession des mélodies. Un vieux dessin représente le pape saint Grégoire écrivant ses neumes tandis que la colombe du Saint-Esprit lui introduit son bec dans l'oreille. Léopold reçoit son inspiration d'un oiseau fou. Le paysage tient au vieux prophète de longs discours universels. Léopold est le lieu d'une multitude de rêveries intenses, de la plus haute spiritualité, mais perdues, abîmées sous une avalanche de choses informes, obscures, enchevêtrées. C'est tantôt une poésie égale, pleine et pressée comme le débit d'un fleuve, tantôt une suite d'envolées, d'élans triomphants au-dessus de la plaine, de longues fusées perdues. Rien qui puisse se transmettre comme une notion terrestre ou céleste, rien de concevable et d'intelligible, mais lui, il s'y retrouve; il a ses points cardinaux, les points autour desquels indéfiniment tournoie sa pensée: le repaire des renards (entendez le couvent où gîtent les oblats), les faux amis (entendez l'universel abandon dans la mauvaise fortune), le fond de Saxon et toutes les humiliations accumulées là depuis vingt ans; trois, quatre idées, toujours les mêmes, trois, quatre thèmes qu'il médite et qu'il nourrit des couleurs du ciel et de la plaine, mêlées avec tous ses chagrins.
Ces émotions, ces grandes symphonies d'un vaincu, s'il avait su les recueillir et leur donner l'expression musicale (qui, mieux qu'aucune autre, leur eût, semble-t-il, convenu), le vieillard aurait pu, comme faisait Beethoven en tête de ses partitions, mentionner les scènes réelles et les jours de sa vie d'où elles étaient sorties; il aurait pu, comme le grand Allemand inscrivait «Souvenir de la vie champêtre», inscrire sur telle et telle rêverie «Village des ingrats vu par un jour de novembre» ou bien «Visite de l'exilé aux domaines dont il est dépouillé». Léopold avait des dimanches pareils à Thérèse, d'autres pareils à son frère François, à Vintras, et des petits jours de mars qui rappelaient l'aigre Quirin. Les sentiments mystérieux qui s'éveillaient dans cette âme extravagante s'en allaient se mêler aux buées de la terre, des arbres, des villages lointains, des cieux chargés de neige. Oui, l'on imagine que, d'une telle matière morale et physique, Beethoven eût créé des symphonies, Delacroix des tableaux sublimes, et Hugo les poèmes bruissants de sa vieillesse. Mais il s'agit bien de cela pour Léopold! Il fait sur son plateau, le dimanche, une véritable veillée d'armes. Demain vont éclater les grands événements annoncés par Vintras; demain, c'est l'Année Noire. Déjà les temps s'assombrissent. Des crevasses s'ouvrent dans le soleil. L'Organe les a vues. Et dans ses grandes solitudes dominicales, Léopold ne s'égare pas en libre poésie: méthodiquement il dénombre dans les nues ses légions de secours, chaque semaine augmentées, qui s'assemblent…
Au milieu du plateau, à l'orée du bois de Plaimont, et non loin de la croix érigée par Marguerite de Gonzague, on trouve une lande où les bergers disposent sur l'herbe rare, pour leurs jeux, des pierres dont les amoncellements rappellent les cromlechs de Bretagne. Sur un bois de pins familiers aux oiseaux de nuit, des pins d'un noir presque bleu, le vent gémit, et à l'écart, dans un isolement qu'on dirait volontaire, un vieux poirier se dresse, âgé peut-être de trois cents ans, et que j'ai lieu de prendre pour un «arbre penderet». Ils commencent à se faire très rares, ces arbres, choisis pour servir de gibet parmi les poiriers sauvages les plus robustes et les plus hauts placés de la seigneurie, et qui formaient autrefois un des éléments officiels du paysage lorrain. (Callot les a souvent représentés avec leurs fruits.) Les services du vieux poirier de la colline sont oubliés des nouvelles générations, mais des corbeaux, non. Ils viennent toujours en grand nombre se poser et croasser sur ses branches. Par un temps bas, sur cette lande, il y a du mystère. Léopold s'y complaisait; il y retrouvait ces grands pressentiments d'un nouvel ordre du monde qu'il avait eus à Tilly, quand il parcourait avec son maître Vintras le plateau qui domine la riante vallée de la Seulles, un plateau où des petits bois encadrent des labours, un lieu agréable et bucolique et, bien que peu éloigné du village, d'une solitude intense. Impossible de rêver un endroit plus éloigné du grand aspect austère de Sion, et pourtant les deux paysages adressaient les mêmes discours au sombre promeneur. Là-bas et ici, le Dieu de miséricorde et de vengeance était de la même façon sensible à son cœur.
C'est auprès du vieux poirier penderet et de la sombre pinède que Léopold, dans ses magnifiques concerts du dimanche sur la montagne, trouve le chant liquide, la cantilène la plus suave et la plus immatérielle. C'est ici qu'une mélodie s'élève de la masse symphonique. Le pontife franchit les degrés sur l'échelle invisible, et de motif en motif s'élève au monde des esprits. Nous ne rencontrons plus de fées au bord des fontaines, ni de fantômes sur les cimetières; pourtant ces esprits flottent toujours sur leurs domaines, et nous les verrions encore si notre âme avait reçu l'éducation appropriée. Pour Léopold Baillard, au centre du mystérieux univers, la colline est peuplée d'êtres surnaturels. Il les appelle les anges. Il perçoit leurs présences invisibles à la traversée du bois de Plaimont, ou s'il respire la fraîcheur des trois sources. Et quand du fond de son âme s'élèvent des rêveries non influencées par sa raison, il ne doute pas que ce ne soient les voix des messagers aériens, avant-coureurs de l'armée réunie pour la délivrance prochaine. Voilà ses vengeurs qui s'assemblent. Le visionnaire assiste à la mobilisation de ses alliés célestes. Il contemple les phalanges divines, il assiste au conseil des chefs, il glorifie les ordres de Dieu.
Et le soir, après ces grandes randonnées, Léopold, de retour chez lui et attablé devant une table pauvrement servie, raconte son après-midi, passée au milieu des cohortes angéliques, avec des détails tout plats et un accent patois, comme il ferait le récit d'une revue sur le plateau de Malzéville. Quel étrange, quel déconcertant spectacle, ce prophète qui mange une soupe et une salade, en racontant tout à son aise à deux vieilles femmes de campagne les extrêmes folies de l'imagination humaine!
Léopold a trouvé le bonheur, son bonheur. Ce n'est plus de construire des châteaux, c'est de délivrer le chant qui sommeille dans son cœur. Jadis, il voulait l'exprimer, cette musique profonde, en bâtiments, en cérémonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux que s'il l'eût réalisée dans une forme sensible. A cette heure, il s'enivre de ce qui faisait dans son âme le support mystérieux et puissant des œuvres qu'il rêvait de créer. Marie-Anne dessert la table, lave la pauvre vaisselle, mais ne cesse pas un moment de prêter l'oreille aux propos de son maître, et entre ces deux êtres, des intuitions et des visions d'un caractère si tendu et si solennel deviennent un paisible bavardage, un peu commun, qui dure jusqu'à ce que la vieille femme se couche.