Léopold prit entre ses mains le petit corps de bronze, et il en éprouvait une chaleur secrète, une sorte d'enthousiasme. Il le tenait avec gravité et le faisait voir aux deux vieilles femmes.

A cette minute arrivèrent les Oblats. Les deux clergés ne se saluèrent pas. Après un rapide coup d'œil, le Père Supérieur, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, ordonna de transporter «cette obscénité» au couvent.

Personne ne fit opposition. Seule, une pensée inexprimable, où se mêlaient la vénération et la nostalgie et puis la haine contre l'étranger, se formait, sorte de romance sans paroles, du ton le plus grave, au fond de la conscience sacerdotale du vieil amant de la colline. Ils ne reviendront jamais, les siècles de jadis, mais ils sont blottis, tout fatigués et dénaturés contre nos âmes, et que dans un cri, dans un mot, dans un chant sacré, ils se lèvent d'un cœur sonore, tous les cœurs en seraient bouleversés.

Ce même jour, après le souper, les Oblats se promenant sur la terrasse, par cette belle soirée d'été, aperçurent une forme qui longuement errait autour de la cachette violée. Ils se penchèrent et reconnurent Léopold; il était là, seul avec l'esprit de la solitude, et ils cherchèrent à deviner la nature de l'attrait et du sortilège qui retenait le réprouvé auprès de cette fosse.

Léopold songeait à l'ensevelisseur de l'idole. Quel était-il, le fidèle qui, jadis, à l'heure où la foi nouvelle, avec des cris menaçants, escaladait la colline, saisit et coucha son Dieu dans ce trou? Avec l'image divine, ce pieux serviteur enterrait des pensées, des sentiments, toute une humanité. La nuit enveloppe ce suprême disciple qui, le dernier, posséda le dépôt d'une science divine. Quand il mourut, ce fut une lumière sacrée qui s'éteignit.

La pensée de Léopold, du vieux prêtre excommunié, bondit dans les vastes espaces. Jadis il eût voulu des cérémonies et des formules de liturgie qui fussent propres au pèlerinage, qui vinssent réveiller dans le cœur lorrain la tradition des grands jours historiques de Sion. Maintenant il remonte jusqu'au bout la perspective ouverte sur le passé: il désire de recueillir les pépites d'or que roulent mystérieusement les ruisseaux de la colline; il s'échappe d'un vol incertain, mal guidé, à travers les siècles; il remonte vers les autels indigètes, vers un monde inconnu qu'il ne sait pas nommer, mais qu'il aspire à pleine âme.

Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle l'Écriture, ont entraîné les végétations et les terres friables, tout le dessus de Léopold: rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les formations éternelles, les pensées essentielles d'un paysan et d'un prêtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la patrie éternelle. Depuis trente ans que son christianisme est en dissolution, du fond de son être montent de vagues formes, tous les débris d'un monde. Conçoit-il que son âme a été formée, il y a des siècles, et qu'elle baigne dans un mystique passé, qu'elle fleurit à la surface du vieux marais gaulois à demi desséché? Qu'il le sache ou qu'il l'ignore, c'est un fait qui le commande. Son orgueil n'est si solide, son être ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des étrangers sur la colline que parce qu'il les tient pour des Romains et que, lui, il y a des années, avant que saint Gérard y installât la Vierge, il était déjà là-haut avec Rosmertha.

De là-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner ses pensées et ils ne peuvent pas davantage détacher de lui leur regard. C'est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans laisser voir sa forme. Mais le père Aubry rompt le silence:

—Tant qu'il fait jour, la terre est aux vivants; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Léopold Baillard se promène la nuit, parce qu'il est un mort.

—C'est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pères nouvellement installés. Vous l'avez fait mettre en prison, jadis. Entre nous, un asile d'aliénés lui aurait mieux convenu.