Et le plus jeune des religieux intervenant à son tour:

—Regardez donc, regardez donc! Ma parole, le bonhomme fait des révérences à la lune.

Et tous de rire, sauf le père Aubry. Offensé par la vulgarité du ton et par des railleries qui risquaient d'atteindre, par delà Léopold, la conception même du surnaturel, il repartit vivement:

—Ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas nous qui pouvons ignorer à quoi s'occupe Léopold Baillard. Le malheureux s'occupe des choses dont le Bon Dieu s'est réservé le secret.

Dans cette nuit si calme, comme un son léger glisse à l'infini sur une eau sonore, ou plutôt comme une onde électrique s'en va émouvoir à travers l'espace un enregistreur, la pensée de Léopold était-elle donc allée mystérieusement frapper l'âme du père Aubry? Ce religieux était-il de ces organisations exceptionnelles qui possèdent des facultés divinatoires et qui peuvent vibrer de ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes? Non, c'était une nature de paysan, d'écorce assez rude, mais il avait une conscience de prêtre, et, à l'égard de Léopold, depuis des années, un remords affinait, aiguisait son sentiment. Il se reprochait d'avoir interprété d'une manière trop basse la faute des Baillard, de n'y avoir pas vu le péché contre l'Esprit-Saint. Il se demandait si à son arrivée sur la colline, tout jeune prêtre inexpérimenté, il s'était bien rendu compte de la qualité spirituelle des soucis qui tourmentaient les trois frères. Depuis son échec au lit de mort de François, des scrupules, des remords le rongeaient. Et d'un ton ferme, il coupa court à l'entretien en déclarant:

—Voilà vingt ans que j'ai vu Dieu abandonner Léopold Baillard à Satan, pour des causes qui nous sont inconnues, vingt ans que le malheureux va recueillant et ravivant sur cette colline ce qui subsiste des idoles et qui n'a pas été purifié par les prêtres du Christ. A cette minute, il tourne dans le cercle maudit; prions pour lui, prions Notre-Dame de Sion qu'Elle assure à son âme le secours surnaturel dont il a besoin.

Les trois prêtres se mirent en prière et firent une longue méditation devant ce paysage nocturne, dont la beauté était si grande qu'ils le regardèrent bientôt comme ils eussent écouté de la musique d'église.

C'était une nuit d'été calme et profonde, une de ces nuits où nos rêves s'enfoncent pour nous revenir plus chargés de mystère. Les rumeurs de la plaine et les couleurs du ciel entraient dans les âmes. Toutes les inspirations des cultes dont la colline avait été l'autel s'exprimaient en quelque sorte d'une manière visible, l'enveloppaient d'une atmosphère magique, encore accrue par le thème énigmatique exhalé de la fosse d'où venait de surgir le petit dieu inconnu. Cette nuit de Sion formait un vaste drame musical où, sur le fond d'un large motif de religion éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en révolte de Léopold. Eux et lui étaient à coup sûr insuffisants pour recueillir tout ce qui s'exhalait de cette terre mystique, mais ils l'aspiraient, l'agitaient, y produisaient d'admirables ondulations de rêveries. Et dans les hauteurs de cette nuit, les anges qui planaient pouvaient entendre, mêlant les couleurs d'une ferveur divine à celles d'une véhémence diabolique, les prières des Oblats et de Léopold jaillir de cette vieille terre religieuse et y retomber en tristesses et en secours.

—Arche sainte, Porte du ciel, murmuraient les Oblats, Vierge dont le pied écrase l'antique Serpent, vous nous avez donné pour mission de servir votre gloire sur votre colline, prêtez-nous la force et les moyens de relever les pieux bâtiments écroulés; recevez-y nos frères en grand nombre, afin d'écraser sous leur masse la tête de l'éternel Ennemi.

Et Léopold, assis auprès de la fosse vide, sur l'amas de pierres et de sable que les ouvriers en avaient retiré, regardait les étoiles. Il portait sous sa poitrine une pensée aussi dure, aussi étincelante qu'aucune d'elles: l'espoir de la résurrection, l'attente du jour divin des réparations, le désir d'une large communion où seraient appelés toutes les forces indigènes, tous les souffles de la colline: