—Esprit-Saint, Paraclet, qu'attendez-vous de pis pour agir? Comment pouvez-vous supporter que des étrangers fassent la loi sur votre haut domaine, qu'ils osent excommunier une pensée de nos pères et confisquer le fruit de la colline?
Ainsi les deux prêtres priaient et s'absorbaient dans un magnifique duel religieux, comme si les vanités du siècle se fussent évanouies dans cette nuit. Léopold Baillard ne voyait dans toute la montagne que le père Aubry, pareil à un soldat en faction et qui se dessinait, au clair de lune, là-haut, sur la terrasse. Et l'Oblat, de son côté, ne regardait que le schismatique. Toutes les maisons étaient closes dans Saxon et dans Sion; pas une lumière a l'horizon, pas un passant sur les routes. Les deux serviteurs de la divinité étaient seuls, l'un devant l'autre, dans cette vaste solitude, et soutenus, remplis par un prodigieux sentiment tragique. L'Oblat sentait derrière lui toutes les forces de la hiérarchie échelonnées jusqu'à Rome, et Léopold se savait assisté par une immense armée des morts et par les cohortes célestes. Autour d'eux, les villages dormaient. Ils dormaient comme les moissonneurs autour de Booz qui songe, comme les compagnons de Jacob quand celui-ci lutte avec l'Ange. A tous instants, des éclairs, pareils aux signaux d'un grand phare invisible, parcouraient cette nuit brûlante, et chacun des deux prêtres, en se signant, appelait, attendait contre l'autre une intervention surnaturelle.
C'était aux premiers jours du mois de juillet 1870.
CHAPITRE XVII
L'ANNÉE NOIRE
Juillet 1870! Les derniers jours du mois de juillet, les petites villes de Lorraine les passèrent toutes tendues vers la voie du chemin de fer à regarder courir les trains qui, sans interruption, emportaient nos troupes à la frontière. Des zouaves, des soldats de toutes armes, des chevaux dont on voyait les têtes haletantes en haut des claires-voies des wagons. Quelle chaleur d'orage et quel enthousiasme! Les populations se pressaient dans les gares pour offrir à ces braves enfants du vin, de la bière, du café, du tabac. Trop de vin, trop de bière! Et l'on criait: «A Berlin!» Sébastopol, Solférino, Puébla sonnaient dans les mémoires, il n'y avait qu'à faire donner nos mitrailleuses, et puis à pousser droit devant soi, la baïonnette en avant. La gloire de la France et l'épopée impériale déjà resplendissaient d'un éclat nouveau. Les images d'Épinal répandaient, célébraient la fureur à l'emporte-tout de nos turcos, ces moricauds héroïques… Soudain, on apprend Forbach, Wissembourg, Reischoffen. Et voici qu'une fois de plus, l'immense flot germain se soulève, accourt sur la Gaule, frémissant d'une joie dévastatrice. Aux champs de bataille éternels de l'Alsace, le barrage gallo-romain vient de céder. «Sauve qui peut! Les Prussiens! les Prussiens!»
Sous une pluie diluvienne, c'est l'effroyable défilé de la retraite française. Nos malheureux soldats! Après quelques heures, ils se lèvent des prairies souillées où ils se sont laissés tomber pour la nuit, et quand on a vu leurs derniers fourgons disparaître au tournant du chemin, chacun n'a plus que le temps d'enfouir au jardin ou bien de descendre au fond du puits ses couverts d'argent, quelques napoléons, de vieilles armes de famille. Maintenant la petite ville impuissante attend les Prussiens.
Il n'a guère varié, le cérémonial de leur entrée dans nos petites villes lorraines en 1870. Le plus souvent, quatre uhlans précèdent la colonne; ils arrivent seuls à la hauteur des premières maisons. Autour d'eux, la foule accourt et s'amasse, d'autant plus nombreuse qu'ils ne sont que quatre. Brusquement ils choisissent un individu, qu'ils jugent sur sa mise un notable, et lui commandent de les conduire à la mairie. Ils l'encadrent, et s'avancent, la carabine sur la cuisse, en mesurant d'un dur regard que rien ne détourne la file des fenêtres. Ce coup de feu tout prêt calme déjà bien des curiosités. Les voici à la mairie: «Monsieur le Maire, il nous faut tant de pain, tant de viande, tant de voitures.» Et, Monsieur le Maire, il faut comprendre l'allemand.
Quelques heures après, c'est la ruée torrentielle. Du matin jusqu'à la nuit, le fleuve s'écoule, un défilé ininterrompu de Bavarois, Prussiens, Wurtembourgeois, hussards de la mort, hussards de Blücher, uhlans, cuirassiers, fantassins, cavaliers, canons, d'où se détachent soudain des patrouilles vers le boulanger, vers le boucher, vers la poste, vers le percepteur, vers la recette municipale. Ils saisissent l'argent des caisses publiques; ils font charger toute la viande, tout le pain, tous les légumes sur des voitures qu'ils réquisitionnent… Le monde assez nombreux qu'il y avait d'abord pour les voir passer a disparu. Peu à peu, chacun est rentré chez soi, et maintenant plus personne, la rue est tout aux Prussiens. Leur flot sans trêve, cet immense silence, cet ordre puissant, cette force rythmée inspirent de sinistres pensées. Des fifres précèdent les longues files sombres de l'infanterie, où les pointes des baïonnettes étincellent. Les longues et lourdes pièces noires de l'artillerie aux caissons bleu-de-ciel roulent sur le pavé avec un bruit tragique. Nul cri, nul désordre dans ces troupes en marche; elle respirent l'abondance, et la petite ville, derrière ses persiennes, songe, le cœur serré, aux Français du corps de Failly ou de Mac-Mahon, qui ont passé l'avant-veille, toutes les armes mêlées, troupeau épuisé, démuni de tout, au point que les quincailliers ont vendu aux officiers ce qui restait dans leurs tiroirs de vieux pistolets et les éperons qu'on ne demandait plus depuis la création des chemins de fer. Le flot coule toujours; les maisons semblent mortes; l'angoisse de la petite ville ressemble à de la paralysie. Les vieux sont encore nombreux qui ont vu l'occupation de 1815 à 1818, et ils font savoir que cela pourrait bien recommencer comme au temps des Cosaques et qu'il ne faut sortir de chez soi sous aucun prétexte.
Au soir seulement, quand les Prussiens ont passé, sont déjà loin et, rapides, poursuivent les Français sur Châlons et Sedan, la petite ville se reprend, réapparaît dans ses rues, pour constater que le drapeau de sa mairie, ses chevaux d'attelage et toutes ses provisions ont disparu.
Mais bientôt, c'est un deuxième flot qui arrive, le flot des troupes rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombée; la famille est réunie autour de la table; on vient d'achever le souper, et l'on cause. De quoi? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre. Voici l'heure du coucher; une des filles de la maison ou bien la servante a passé dans la pièce voisine pour clore les volets. Tout d'un coup, elle revient et d'une voix étouffée: «Les Prussiens!» On cache les lumières, on se met sans bruit aux fenêtres. Une longue colonne monte la rue, tellement silencieuse qu'elle semble glisser. A droite, à gauche, les portes des maisons s'ouvrent, et des groupes se détachent pour y entrer d'un bloc. C'est d'un effet saisissant, ce long serpent dont la tête s'avance et qui se coupe, disparaît par fractions dans les granges et les portes cochères, aussitôt refermées, sans que la marche de l'ensemble soit arrêtée un moment… Mais on frappe en bas violemment, avec un pommeau de sabre. Le chef de famille dit aux femmes de s'enfermer dans une même chambre, et lui il descend. C'est l'envahissement de toute la maison, le vacarme le plus brutal, puis le silence des soldats exténués…