Ces nouveaux venus sont plus redoutables que les premiers. Quelques semaines de campagnes les ont ensauvagés. Au quitter de Strasbourg en flamme, dans la traversée des Vosges, ils ont subi les attaques nombreuses des francs-tireurs et des mobiles, qu'ils appellent des paysans armés. Ils n'en cachent pas leur peur maladive. Ce sont des demi-brutes déchaînées, qui ont fait l'apprentissage du sang et de l'incendie. Que les autorités municipales prennent garde! Elles restent seules, puisque tous les fonctionnaires et jusqu'aux gendarmes sont partis. Ah! c'est fini, l'agrément d'être monsieur le Maire, et le bien-être d'avoir de la fortune, de la considération! Maintenant les notables sont tenus pour otages. Si l'on touche au moindre cheveu d'un soldat prussien et s'il plaît à quelque patriote de devenir un héros, c'est M. le notaire, c'est M. le docteur, c'est M. le gros propriétaire qui seront collés au mur.

Nul homme n'est aussi peu étonné que Léopold Baillard. C'est bon à Napoléon III, sur le trottoir où il est descendu avec angoisse pour avoir plutôt des nouvelles, sur le trottoir devant la petite sous-préfecture de Sedan, de murmurer: «Quelle suite de fatalités inexplicables!» Pour Léopold, rien de plus clair, rien de plus attendu. Ces fatalités inexplicables accomplissent la terrible prophétie, dont voilà dix ans qu'il guette avec frénésie les signes avant-coureurs dans le ciel de Lorraine.

Pendant des semaines, le petit village de Saxon, à l'écart des grandes routes qui mènent vers Paris et sur lesquelles se hâtaient les troupes prussiennes, subit la guerre sous la forme la plus primitive, sous la forme de la razzia, entendez qu'il fut dépouillé de ses grains, fourrages, bétail, chevaux, bref réquisitionné sans merci. On n'y connut que de ouï-dire les grandes catastrophes de la France. Mais un soir enfin, Léopold obtint sa récompense: un soir, il vit de ses yeux le désastre vengeur, et sous les couleurs de feu que son imagination avait toujours annoncées.

Dans la nuit du 1er au 2 octobre, à quatre heures du matin, six hommes de la landwehr, logés dans différentes maisons de Vézelise pour assurer le service des approvisionnements, avaient été surpris et enlevés par une bande de francs-tireurs qui, dans la même nuit, tuèrent deux autres Prussiens à Flavigny. Dès le lendemain, par représailles, les Prussiens incendiaient les maisons où la surprise avait eu lieu…

Hélas! hélas! La ville qui méconnut les saints, la ville qui enchaîna la Sagesse est purgée par le feu! Que celui qui n'a point fléchi le genou devant Baal fuie du milieu de Babylone! Depuis la terrasse de Sion, Léopold, ce soir, regarde les longues flammes jaillir du fond où se cache Vézelise. Il les regarde avec un sentiment d'horreur sacrée et la brutale certitude d'avoir été le confident de Dieu. Il n'en a jamais douté, certes, mais à cette minute, il en tient sous ses yeux toute la tragédie, et sur le haut plateau il se glorifie et remercie le Seigneur.

Et derrière lui, un effroyable enthousiasme soulève ses deux compagnes, Marie-Anne Sellier et même la douce sœur Euphrasie. Les désastres de tous temps ont excité les vieilles femmes. A cette minute, ces deux-ci ne répondent pas au rêve de paix et de recueillement que leur proposait Vintras dans ses instructions catastrophiques; elles ne se préparent pas à s'élancer entre les hommes comme des anges de miséricorde! Tout ce qu'elles ont souffert depuis vingt ans semble trouver une issue, jaillit et réclame vengeance.

Par quel surprenant réveil, du fond de sa jeunesse, Marie-Anne Sellier retrouva-t-elle les vieux couplets, qu'ici-même, un soir de Noël, aux derniers temps de leur vie heureuse avait chantés sœur Thérèse? C'est la joie de la vengeance, c'est l'odeur de la guerre, c'est la secousse quasi physique de l'incendie qui concourent à ranimer chez la paysanne cassée ces images des reîtres de jadis:

Basselles et pâtureaux,

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Vite, au plus tôt, courez parmi les champs,