Marie-Anne acquiesça de la tête, mais dès que l'Oblat se fut éloigné, elle regagna sa cuisine en maugréant contre ce jeune prêtre trop hardi.

Cependant le Père Cléach remontait au couvent dans un état d'esprit bien différent de celui où il se complaisait une demi-heure auparavant. Il était descendu chez le vieux Baillard, à peu de chose près, comme autrefois, dans l'Afrique du Sud, il s'acheminait vers la paillotte d'un chef Zoulou. Maintenant il voit son erreur et qu'il n'a trouvé aucune prise sur l'âme du vieillard. Il gravit soucieusement les pentes ruisselantes de dégel, dont l'aspect influe encore sur son esprit attristé, et malgré le vent et le froid, il n'est pas pressé d'arriver à Sion où un autre malade attend son récit avec la plus vive anxiété.

Le Père Aubry sentait qu'il allait mourir, mais depuis qu'il avait appris l'état désespéré de Léopold, une activité fiévreuse et sans sommeil avait succédé à son abattement. Une série de souvenirs s'éveillaient dans son imagination, coupés par ces grands élans qu'excitent dans une âme les approches de la mort. Il revoyait toutes les étapes de son triomphe sur la colline, il en rappelait toutes les minutes, mais le cœur moins assuré, inquiet maintenant d'y sentir plus d'amour-propre que de charité. Il revivait ce premier jour où, sur le parvis de l'église, il avait rencontré et repoussé Léopold, et lui avait devant tous jeté à la face le terrible vade retro, Satana; il entendait galoper sur les pentes, aux talons des Baillard le cruel troupeau des enfants, et il savait bien qu'il les avait continuellement encouragés; il se récitait la complainte, qui, loin de le faire rire aujourd'hui, l'humiliait et le peinait. Les images se pressaient dans son esprit: la Noire Marie expulsant les schismatiques du couvent; le maire Janot les livrant aux violences de la rue; le jeune séminariste d'Étreval chassant de sa maison le vieux prêtre, l'ami de son père. Voilà ce qu'il a jadis appelé des succès! Il s'est réjoui sans scrupule de tous ces chagrins de ses frères, comme d'autant de victoires de Dieu! Tout cela lui paraît maintenant petit, mince, privé d'amour. Il tremble de paraître avec cet indigne bagage devant le Souverain Juge. Sur ce lit de mort, il n'a rien plus à cœur que le salut de Léopold, pas même son propre salut, car il croit qu'ils se confondent. Ah! que ne peut-il courir au chevet du schismatique, le supplier, vaincre sa révolte, et d'un même mouvement, s'élever avec lui jusqu'aux pieds du trône de Dieu.

A peine fut-il averti du retour du Père Cléach, qu'il le pria de venir dans sa chambre, et minutieusement se fit raconter son entrevue avec Léopold, tous les propos du vieil homme et de sa compagne.

Il l'écoutait en se frappant la poitrine, et quand son jeune confrère eut achevé son récit:

—Je vois ce qui vous est arrivé, lui dit-il. Il y a vingt-cinq ans, j'ai commis la même faute que vous. Ce n'est pas avec des arguments que l'on touche le cœur… Ah! que ne puis-je, mon cher ami, vous accompagner auprès du malheureux obstiné! Que Dieu qui me refuse cette grâce m'accorde au moins la force de vous communiquer l'expérience de ma vie, et qu'elle soit en même temps la confession de ma faiblesse.

Et comme on voit parfois un foyer, avant de s'éteindre, lancer de grandes lueurs, cette énergie expirante exhala en paroles pressées sa flamme intérieure, une flamme qui avait tout purifié dans son âme.

—Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, les pensées qui assiègent le lit d'un mourant. Toute mon existence est présente devant moi. Comment vais-je justifier au tribunal de Dieu mon passage sur cette terre privilégiée de Sion? Ai-je su y respirer et y servir l'esprit de vie? Il y a trente-quatre ans, presque au lendemain de mon ordination, j'ai été envoyé sur cette sainte colline; j'ai été chargé de la reconquérir pour la gloire de Notre-Dame. Puis-je dire que j'ai réussi? L'âme des Baillard m'a échappé. Ah! se présenter devant Dieu avec quelqu'un que l'on tient par la main et qu'on lui amène, c'est bien, mais arriver seul! J'ai vu François me repousser à son lit de mort. Si cette âme que j'ai laissé partir irritée et désolée m'attendait là-haut, j'accepterais la mort avec moins d'appréhension, j'entonnerais avec confiance le psaume du sacrifice. Sauvons Léopold, mon Père! Alors, je pourrai murmurer: Introïbo ad altare Dei.

Il s'interrompit un instant comme pour reprendre haleine, tandis que le jeune Oblat se tenait près de lui, silencieux et méditatif, et d'une voix quasi intérieure il reprit:

—Ai-je su comprendre Léopold? Il y avait en lui quelque chose qui l'empêchait de trouver la paix. Mais dans notre paix, à nous, n'y a-t-il pas une atonie de l'âme? Il a perverti un magnifique élan qui lui venait de Dieu. Avec tous j'ai ri et puis anathématisé. N'aurais-je pas dû l'aider à purifier cette inspiration qui s'agitait au fond de son cœur et dont il abusait d'une manière coupable? N'était-ce pas mon rôle de prêtre de reconnaître, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu? Il s'appuyait sur la colline; il l'aimait comme aucun de nous n'a fait; il voulait y puiser sans mesure. Ce n'est pas le crime d'une âme vile. Nous ne devons pas le laisser à Satan, mon Père; il faut le rendre au Christ qui m'en a donné la charge. Sauvez-moi en le sauvant.