Le jeune Oblat écoutait sans interrompre, et de toute son âme il croyait ce que lui disait ce mourant. Tout l'émouvait dans ce discours, et plus que les paroles, les vibrations de la voix entrecoupée, les yeux brillants, l'ardeur de ce pauvre corps soulevé d'enthousiasme religieux et de fièvre. Ces paroles du Père Aubry donnaient un sens aux extravagances de Léopold Baillard, à la fidélité de cette vieille Marie-Anne Sellier et de leurs pauvres adeptes, mais elles allaient bien plus loin dans la conscience du jeune Oblat. Elles y réveillaient quelque chose d'endormi et qui surgissait tout à coup, joyeux et fort, dans cette âme de lévite. Ces paroles lui donnaient une mission de prêtre.

—Mais comment m'y prendre, mon Père? Quel moyen pratique? demanda-t-il avec tout son cœur.

—Ah! si nous les avions aimés, murmura le moribond.

Et après un silence:

—Certes, vous devez maintenir l'intégrité de la doctrine, de la hiérarchie et tous les droits. Mais après avoir été inflexible pour le mal et l'erreur, soyez généreux pour l'homme. Beaucoup de charité, d'indulgence et de condescendance. Et ce n'est pas assez; j'ose vous demander plus. Ce n'est pas assez d'adoucir les solides raisons que vous lui proposez. Je vous demande de l'estimer. Je vous en supplie, mon Père, apprenez de moi à ne plus regarder Léopold Baillard qu'au travers de son amour pour le domaine de la Vierge de Sion. Le moyen pratique, dites-vous? Ah! je le vois maintenant, c'est de lui montrer que nous l'aimons, et d'une telle manière qu'il n'en puisse douter.

Après ces paroles, le Père Aubry, épuisé, ferma les yeux, et l'on voyait qu'il priait.

Le jeune Oblat regardait ce visage transfiguré, et pensait: «Va-t-il mourir sans achever de me conseiller? Va-t-il me laisser seul et sans aide?»

Léopold Baillard lui apparaissait comme une forteresse, qu'il fallait coûte que coûte emporter. Certainement, à cette minute, les légions de Satan étaient rangées autour de ce malheureux hérésiarque. Que pouvait un pauvre prêtre? Il fallait une intervention de Dieu. Le jeune Oblat l'attendait. Jamais il n'avait senti en lui cette source vivifiante qui maintenant l'emplissait de force et d'attendrissement. C'est sous cette influence et par une inspiration divine que soudain il dit au père Aubry:

—Mon cher et vénéré Père, vous le sentez bien, tous les moyens humains échoueront. L'obstiné a besoin d'une intervention exceptionnelle.

Il s'arrêta un instant, cherchant sur la figure du moribond s'il pouvait continuer, et puis il dit: