—Quand vous serez devant le bon Dieu…
Le Père Aubry comprit et ne s'effraya pas de cette vision de mort qu'on lui proposait si crûment. Il ouvrit sur son jeune interlocuteur ses grands yeux doux et profonds.
—Oui, tout à l'heure, pensa-t-il, quand je paraîtrai devant Dieu, je le supplierai pour Léopold.
Puis élevant au ciel son regard, il pria tout haut avec simplicité:
—Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant vous, afin que j'obtienne de votre miséricorde une bonne mort pour Léopold Baillard.
Le vœu du Père Aubry fut exaucé, il mourut dans la nuit.
Le Père Cléach se sentit soulevé par une espérance et une confiance invincibles. La conversion de Léopold était une tentative qui dépassait les moyens humains; le pacte qui liait ce malheureux à Satan ne pouvait être rompu que par le pacte supérieur d'une âme sainte avec Dieu: le miracle s'était produit. Dieu avait accepté le sacrifice du Père Aubry.
Au quitter de l'enterrement, le jeune Oblat descendit tout droit chez Marie-Anne Sellier. Dans la cuisine, il trouva la vieille femme avec quelques Enfants du Carmel, et il apprit d'eux que M. Baillard, après une nouvelle attaque, avait manqué mourir l'avant-veille à l'aube. C'était précisément l'heure où le Père Aubry paraissait devant Dieu. L'Oblat ne douta pas que son vénérable ami n'eût obtenu de la compassion divine un répit pour Léopold. Alors, du ton d'un homme qui ne demande pas une permission, avec une gravité et une autorité qu'on ne sentait pas dans sa voix à sa première visite, il dit qu'il désirait demeurer seul avec le malade.
Léopold était étendu dans son lit, tout un côté du corps paralysé. A la place de l'expression sévère et militaire qui lui était habituelle, il y avait quelque chose de timide, et le pauvre regard de son œil droit, le seul qu'il pût tourner vers son visiteur disait très clairement: «Ne voyez-vous pas dans quel état je suis? Est-ce le moment de venir discuter?»