Très troublé, le Père Cléach s'en alla prier devant la Vierge de Sion, tandis qu'on courait en hâte avertir MM. Morizot et Joseph Colin, le cordonnier, les deux anciens du village, pour qu'ils servissent de témoins à la rétractation solennelle de Léopold. Puis il prit le Saint Sacrement et, précédé de la sonnette, se dirigea vers la demeure de Marie-Anne. On le suivit, et bientôt presque tout le village fut rassemblé devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l'Oblat pénétra chez Léopold, et quand il n'y avait encore dans la chambre qu'eux deux, pauvres prêtres, et le divin Sauveur, il s'agenouilla et fit dans son âme cette prière:

—Ne permettez pas, Seigneur, que je commette un indigne abus de votre Sacrement! Ne permettez pas que la dernière communion de ce malheureux prêtre soit un sacrilège! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier! Venez, Seigneur Jésus, voilà que votre ami est malade! Si vous l'abandonnez, qui donc le sauvera?

Puis se relevant, il déclara à Léopold que son devoir était, avant de lui administrer le saint viatique, de lui faire signer publiquement un acte de rétractation et de le relever des censures.

—Je le veux bien, dit le malade.

Cependant, les gens du village se glissaient, les uns après les autres, dans la chambre. Comme à l'église, les femmes formaient un groupe séparé de celui des hommes. Tous se taisaient. L'Oblat, d'une voix lente et solennelle, commença la lecture de l'acte de rétractation:

«Au nom de la Très Sainte-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, moi, Léopold Baillard, prêtre, domicilié à Saxon-Sion, je déclare à tous et en particulier à Sa Grandeur Monseigneur de Nancy, mon supérieur ecclésiastique, que je veux, moyennant la grâce du Bon Dieu, vivre et mourir dans le sein de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, en parfaite communauté de foi avec mon évêque et le souverain pontife Léon XIII. Je suis et je demeure dans la foi que j'ai reçue au baptême, et professée au jour heureux de ma promotion au sacerdoce. Aujourd'hui comme alors j'admets et je crois tout l'enseignement de l'Église catholique, notamment le dogme de l'enfer; je condamne avec elle sans restriction tout ce qu'elle condamne en qui que ce soit, en quelque ouvrage que ce puisse être, en toute sorte d'Œuvre ou de société quel qu'en soit le nom. Je déclare souscrire à la condamnation portée par le souverain pontife Grégoire XVI contre les erreurs de Pierre-Michel Vintras et l'Œuvre de la Miséricorde, et je désapprouve absolument et je rétracte tout ce que l'Église, notre Sainte Mère, blâmerait et condamnerait dans mes enseignements, mes écrits et mes actes. Que la divine Miséricorde, par l'intercession de Notre-Dame de Sion, notre Mère immaculée, mon suprême recours à cette heure, daigne me venir en aide!»

Plusieurs fois pendant cette lecture, Marie-Anne fut subitement saisie d'une toux insolite, mais l'Oblat reprenait impitoyablement les phrases qui pouvaient n'avoir pas été entendues de tous, dût le supplice du pauvre monsieur Baillard en être prolongé.

Celui-ci, avec quelle détresse il écoutait ce long texte qui cachait sous chaque formule le reniement de sa vie! L'expression ardente des yeux proclamait toujours l'influence exercée sur ce mourant par une imagination insensée, mais ce fut sans un mot qu'il signa son abdication.

Alors monsieur Morizot, l'ancien maître d'école, celui-là même qui, trente-sept ans auparavant, s'était indigné contre le premier discours vintrasien de Léopold, s'avança en donnant les marques de la plus grande vénération:

—Monsieur le Supérieur, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main et de vous offrir l'expression de mes sentiments de condoléance pour l'état de souffrance où je vous vois, et de félicitation pour l'acte que vous venez d'accomplir.