Pendant ce temps, il prit l'ostensoir, donna la bénédiction aux assistants, et d'une voix plus basse aux êtres invisibles. Il se répandait en paroles désordonnées, souvent inintelligibles, parfois même inarticulées. Il voyait l'au-delà. Mais loin d'entrer victorieusement en lutte avec l'Ange des Ténèbres, il semblait s'en épouvanter lui-même. Tout à coup, on l'entendait qui criait: Ah! Ah! Ah! et on croyait le voir courir comme un phalène dans la nuit. Ce fut ce soir-là un papillon tête de mort. Il ne rendit pas le royaume des ombres saisissable, mais par ses sursauts d'enthousiasme et ses accablements, par ses soupirs et ses cris, et aussi par des illuminations trop brèves, il fournissait une sorte de musique expressive et bizarre. Il la poursuivit très avant dans la nuit; il en bouleversa son auditoire. Avec cela, par brusques réveils, la netteté plate, le terre à terre d'un charlatan. Et pour finir, reprenant ses esprits, il donna le programme, dit qu'il ne resterait à Sion que trois jours, que le lendemain serait un jour très solennel et qu'on y connaîtrait les rigueurs de Dieu, et que le surlendemain serait un jour plus solennel encore.
Les Enfants du Carmel se retirèrent dans un grand trouble, et beaucoup firent paraître des états étranges qui allaient du rire nerveux jusqu'à un effroi véritable. Mais les Pontifes et Thérèse enivrée orientaient tout cela vers l'enthousiasme et volatilisaient les terreurs en disant:
—L'Organe, c'est un instrument sur lequel l'Esprit divin opère comme un virtuose sur son violon. C'est le violon du Paraclet.
Dans la nuit, Vintras eut un ravissement. Il fut enlevé par la lumière divine au delà de nos horizons et hors des limites de nos sens. Il assista à un conseil de Dieu. Il y avait là tous les Archanges et tous les voyants de la terre. Dieu, qui avait l'intention de détruire l'Univers, demandait l'avis de chacun. Les Anges s'inclinèrent d'approbation et les Voyants crièrent tous: «A mort! à mort!» Quand vint le tour de l'Organe, il plaida la cause de la terre: «Soit! conclut-il, vous la mettrez en poudre, Seigneur. En serez-vous plus honoré?»—«Je garderai ceux qui m'honorent vraiment, répondit le Très-Haut; j'en ai assez de cette messe romaine où mon fils est crucifié tous les jours.» Il expliqua à l'Organe ce que doit être la messe nouvelle. C'est maintenant à l'humanité de prendre la place du divin Sacrifié; c'est aux hommes de se faire victimes, de s'offrir tout entiers, de s'anéantir. L'Humanité est le Christ nouveau. Jésus va enfin entrer dans son repos.
Ce second jour, il vint encore plus de fidèles qu'il n'en était venu à l'office de la veille. Au fur et à mesure de leur arrivée à la cuisine, François rayonnant de bonté heureuse passait au cou de chacun un ruban rouge où pendait une croix de bois blanc, de la grandeur de celles que les sœurs portent sur leur poitrine.
—Gardez bien ça, disait-il, c'est un paratonnerre contre la colère divine.
La petite troupe ainsi armée pénétra dans la chapelle, magnifiquement parée et illuminée. Le Prophète avait revêtu la robe blanche, l'éphod adamique et le diadème rouge; les trois Pontifes, la ceinture bleue, l'étole en baudrier et la grande écharpe blanche; Thérèse portait en sautoir une écharpe bleue brodée d'un cœur rouge, sur laquelle était tracé en lettres de soie: Voici venir l'Ève nouvelle. Autour d'elle, tous les enfants de l'Œuvre l'entouraient radieux sous leurs insignes de protection. Sur l'autel resplendissait le grand calice réservé à la communion de la nouvelle Jérusalem; derrière, dans un abandon méprisant, le calice et la patène ternis du sacrifice romain. On voyait encore, du côté de l'épître, et avec une intention symbolique, le missel romain recouvert, écrasé par l'Évangile de saint Jean largement ouvert.
Le premier geste de l'Organe fut de déposer son diadème. Le bandeau royal ne convient pas à qui va s'offrir en sacrifice. Il déposa également le cordon rouge de Jacques le Patriarche, sur lequel repose un mystère et que devront porter tous les patriarches à travers les siècles comme marque distinctive. Puis il entonna le Veni Sancte Spiritus, éclatant appel au Paraclet. Et sur la dernière strophe, élevant les mains et les tournant alternativement vers l'Orient, vers le Nord, vers le Couchant et vers le Midi, il bénit les mondes. Le plus beau moment fut celui où, prenant la patène du sacrifice romain sur laquelle était un pain, il dit:
—Je ne l'offrirai pas, ce pain, parce qu'il est chargé des crimes de la Jérusalem romaine, mais je le consommerai.
Il le brise en effet et le mange avec courage, mais avec une extrême répugnance. Lorsqu'il l'avale, il en est comme malade. Il prend le calice et le regarde avec horreur; il y voit toutes sortes de reptiles. Il supplie le ciel de ne pas le contraindre à le boire. Il demande qu'au moins il ne voie pas les horreurs qu'il renferme et qu'alors il le boira. Il hésite quelques secondes, puis il boit comme on fait pour la plus répugnante médecine. Il jette alors le calice et tombe quasi mort, piqué par le serpent qui se cachait au fond…