— Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant au seuil de la béniqa.
— Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu, répondirent en chœur les adoul désœuvrés et somnolents.
— Certes, Monsieur le Qadi, — proféra l’homme en s’adressant au personnage qui siégeait dans le fond de la boutique et qui devait être le plus important des trois, — certes, j’ai résolu d’épouser cette femme. Illustres jurisconsultes, lumières éclatantes de la Justice respectée, nous sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je l’épouserai avec une dot en bon musulman. Que Dieu fasse miséricorde à vos parents ! Je lui reconnais trois douros un quart, que Dieu vous impartisse sa bénédiction ! et aussi ses vêtements et aussi son petit enfant, que Dieu prolonge votre vie pour le soulagement des affligés, savants insignes !
Les adoul impassibles échangèrent des regards lassés et leurs trois têtes se rapprochèrent comme pour une consultation ; mais déjà ils s’étaient compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout ? fut la conclusion de leur pensée commune, confirmée par une satisfaction qui leur vint d’avoir œuvre à faire.
— Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, un petit papier, un tout petit bout d’acte suffira pour des gens pauvres comme nous sommes. Nous le prendrons en passant ; à votre aise, Messieurs les jurisconsultes, vous êtes la lumière de l’Islam, vos enfants…
Mais les trois personnages, les mains ouvertes devant eux comme s’ils lisaient dans un livre, récitaient déjà la fatiha qui consacre les accords importants. Le mendiant empoigna la femme d’une main vigoureuse et la fit poster à côté de lui pour que les saints effluves de la parole sacrée lui parviennent à elle aussi… Puis ayant congrûment remercié les notaires, le mendiant s’éloigna et la pauvresse le suivit modestement. Et tandis que les adoul retombaient dans la quiétude, l’homme et la femme portant son petit gagnèrent le grand enclos où l’herbe monte sur des tombes et qui s’étend, pour longtemps protégé contre la rage des bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, dans l’angle d’un bastion, à même le mur épais.
Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri des chrétiens importuns, sous la double protection des Monuments historiques, qui ont classé la vieille enceinte, et de l’administration des habous, gardienne jalouse du terrain. L’homme et la femme entrèrent dans le réduit et derrière eux tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.
— Bénédiction et bonheur ! dit alors le mendiant.
— Amen ! dit la mendiante.