Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes à Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on campa où l’on était, à mi-chemin du Tizi M’rachou.
Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem lui-même procéda à l’ensevelissement de Mahbouba. Sur sa tombe, bien peu profonde au bord du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et grandes. C’est l’habitude en ce pays d’élever de ces sortes de tas appelés kerkour aux points importants, tels qu’un col, à l’endroit spécialement d’où le voyageur peut voir à la fois les deux versants et les deux horizons. Les gens qui passent ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de ces monuments recouvrent des trésors. Mais en réalité l’instinct du primitif lui apprend à jalonner ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que la neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour de Mahbouba.
Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi M’rachou. Rabaha était sur une mule bâtée d’un halles plat. Elle était assise sur le devant, les jambes pendantes du même côté de l’encolure. Derrière elle, à califourchon et la tenant par la taille se cramponnait Oumbirika, jeune négresse que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante et compagne et qui allait la suivre au harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule et surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre autres bêtes suivaient portant le campement et les cadeaux pour le Sultan.
Quand la mule qui portait Rabaha passa devant le kerkour couvrant la tombe fraîche, elle fit un écart peureux, sans doute par l’effet d’un de ces instincts où l’animal est parfois supérieur à l’homme. Rabaha faillit tomber, se rattrapa avec de petits cris où il y avait plus de coquetterie que de peur, car c’était une luronne peu timide. Puis elle aperçut tout d’un coup la grande vallée de la Moulouya aux larges ondulations dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle entrait dans un monde inconnu, qu’elle entamait une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur le côté du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi longtemps qu’elle put les voir, le cœur serré, elle contempla ses montagnes qui s’éloignaient et les hautes cimes des cèdres qui l’une après l’autre disparaissaient.
Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de Hammou, l’épisode qui précède marque la fin de l’influence des sultans sur le pays Zaïane et sur tout le Maroc central. Le chef berbère devenu puissant avec l’aide du Makhzen va s’affranchir de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain guerrier et fin politique, mourra au retour de son expédition au Sahara.
Et depuis lors personne à la cour chérifienne n’osera parler de franchir à nouveau l’Atlas et de dompter les Berbères.
Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à leurs querelles intestines.
Moha ou Hammou continuera à combattre en montagne l’influence maraboutique d’Ali Amhaouch, mais il demeurera le maître incontesté des Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés d’ailleurs fort despotiques.
Il donnera à ce peuple une cohésion et des armes et le mettra sur le pied de guerre où nous l’avons trouvé.