Si la route est pénible pour parvenir au Tizi M’rachou, elle devient par contre très facile au delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe, en pentes douces, entre des mouvements de terrain peu accentués et complètement dénudés de végétation forestière. Le col même est marqué par un dernier piton volcanique boisé visible de loin. Le sentier contourne en ce point un bloc énorme détaché de la montagne. Un cèdre, le dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste contre le rocher et l’une de ses maîtresses branches, passant à hauteur d’homme au-dessus de celui-ci, pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une petite source naissant à la base de la grosse pierre y a creusé une niche tapissée de fougères. Les passants ont tracé un sillon par lequel le mince filet d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une roche affleurante. Là s’abreuvent hommes et bêtes fatigués de la dure montée.
Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus de la piste, le regard jusqu’alors retenu, absorbé par la majestueuse grandeur de la forêt découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine immense de la Moulouya où rien ne pousse. Le contraste est frappant. Seule subsiste égale la sensation d’isolement et de peine que donne le bled sans vie humaine apparente, sans trace d’habitation. Aussi la vue court-elle aussitôt vers l’horizon lointain où de belles choses l’attirent. C’est, au sud-est, le formidable djebel Ayachi dont la longue crête, en été au moins, pousse au travers des neiges ses dents de granit rose ; au sud la montagne des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, indice de végétation forestière. Ce sont ensuite les deux pitons voisins, l’Oujjit et le Toujjit où la Moulouya, croit-on, prend sa source…
Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du soleil par la branche chevelue du cèdre mauritanien, attendait sa fille et surveillait une longue partie du vallon où gravissait la piste. Parfois pour détendre ses muscles, calmer ses nerfs irrités de l’attente, elle saisissait le rameau géant tendu au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut Brahim qui péniblement, un bâton à la main, montait l’âpre côte. L’homme était seul… Il ne précédait personne… Alors, presque sûre de son malheur, exaspérée, remuant déjà dans son esprit troublé des idées de désespoir, Mahbouba s’allongea sur la plate-forme du roc et, les deux coudes devant elle, la tête dans ses mains, les yeux vers l’homme qui venait, elle attendit silencieuse, dans une pose de sphinx.
Brahim vit les deux coudes et les mains portant une tête qui dépassait un peu le bord du rocher et où des yeux immenses le regardaient. Il s’approcha tout près et, ayant reconnu la mère de Rabaha, lui dit :
— Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton maître le caïd Moha ou Hammou… Mahbouba, m’entends-tu ? Pourquoi me regardes-tu sans parler ? Vois, je n’ai pas amené ta fille. Le caïd a dit… le caïd n’a pas voulu. Il a donné Rabaha au sultan des Arabes… Est-ce que tu entends, Mahbouba ? Ta fille appartient au harem… Elle n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas la peine d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a voulu que je vienne te dire cela. C’est ta punition, comprends-tu ?…
Il parut à Brahim que la femme silencieuse bougeait, que le sphinx se ramassait sur lui-même. Comme une panthère s’élance et tombe sur la vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur l’homme. Celui-ci tint bon sous le poids, mais s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait la gorge.
Les deux corps se séparèrent ; la femme roula jusque dans la petite source, tandis que Brahim suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups de couteau, puis elle s’acharna à la façon des femmes berbères et laissa, pour finir, l’arme dans le ventre du mort.
Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, sans plus regarder sa victime, lava dans la source ses mains rouges. Puis elle retira la corde dont son mouton était attaché à une racine et regrimpa sur son roc. De là elle passa sur la branche du cèdre, rampa vers l’extrémité qui à peine fléchissait, y attacha solidement la corde, s’entoura le cou d’une boucle et, sans aucune hésitation, se laissa choir dans le vide. L’énorme branche oscilla verticalement, puis reprit très vite son immuable pose végétative au-dessus du roc et du sentier.
Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre gisant. Les autres s’efforcèrent par des sauts d’atteindre le corps suspendu trop haut pour la détente de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs par l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci regardèrent les restes immondes et la femme pendue, se consultèrent et revinrent sur leurs pas.
C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi qu’il fallait faire passer sans risques et sans bataille, car il portait les cadeaux du Zaïani à Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien Rabaha, fille de l’amrar.