La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle enfumée. L’homme resta longtemps absent. Il lui fallut ramener le troupeau au parc et attendre le hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher la nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut attendre que son compagnon fût endormi sous la guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte, réveilla la femme et lui donna à manger des galettes de farine d’orge et de blé. Il lui donna aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce qu’il faisait nuit noire, il alla lui-même au dehors chercher l’eau dont elle s’abreuva.

Mahbouba resta deux jours avec cette brute dont la jeune vigueur lui plaisait. Comme ses pareilles de la montagne, elle n’était pas vicieuse, mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction lui semblait normale et non susceptible de contrainte.

Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant son hôte profondément rassasié et endormi, elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé la veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait rendu. Son premier soin fut d’aller à la flaque d’eau et d’y patauger à son aise, sans souci aucun de la température, sans peur de la nuit. Elle riait même de sentir son mouton trembler au bout de la corde. Un chacal aboyait, une hyène pleurait au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue au bord de la mare, la femme s’étira, tordit le buste sur ses hanches, puis, pour rompre le silence, elle lança un ululement de chouette admirablement imité auquel un autre nocturne, au loin, répondit. Souriante de son succès, elle rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y plaquaient le couteau dans une gaine de cuir, elle reprit ses vêtements et retrempée, vigoureuse, elle partit.

L’aube gagnait permettant de discerner la nature. Mahbouba repassa devant la grotte ; elle rit en pensant à l’homme et plus encore en palpant dans un pan de son haïk les galettes, le rayon de miel qu’elle lui volait et dont elle se nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait lui amener sa fille.


Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi M’rachou est très dur et raboteux. C’est un sentier raide qui tortille entre des rocailles, au creux d’un thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes. C’est le passage obligé de qui veut aller du haut Oum er Rebia à la Moulouya par Itzer. Cette piste marque aussi une séparation nette entre deux contrées très différentes d’aspect.

A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, le cèdre règne en pleine végétation. C’est la fin de la forêt qui partant des sources de l’oued Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, Aïn Leuh, domine El Hammam, atteint le haut pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus ou moins ce que les gens du pays appellent le Dir, le poitrail, et que nous savons être un puissant contrefort volcanique du Moyen Atlas.

A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand cèdre a disparu et aussi les mouvements abrupts, les ressauts violents de l’âpre montagne. Le chêne zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à El Kebbab les mouvements d’un sol moins tourmenté.

Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit en poudre sur la piste, se transforme en boue glissante. Les mulets chargés, les chevaux passent à grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge redouté, un coin farouche dans un site d’une tristesse angoissante.

C’est par là que chemina l’escorte qui portait au grand Sultan Moulay Hassan les cadeaux du Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim El Islami de lui amener sa fille. C’est là que se termina le drame, objet de ce récit.