— Froidement est le mot, dit Martin en revêtant son manteau. Moi, mon cher, je vais jusqu’au douar du caïd Driss, notre ancien et je crois toujours fidèle jalon politique. Je vais aux nouvelles dont l’absence nous intrigue et nous gêne… pour cette raison même que notre rôle est d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez en veillant à ce que nos émissaires, s’ils reviennent, ne soient pas canardés par les avant-postes.

Martin fit détacher son cheval et partit suivi d’un mokhazni. Il avait une lieue à parcourir vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver dans le brouillard un petit ruisseau qu’il savait devoir le guider jusqu’aux labours du clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. C’était un convoi venant d’El Hajeb qui avait quitté la piste et restait en panne dans le nuage.

Martin aida l’officier à retrouver son chemin, puis il reprit son ruisseau et tout à coup tomba sur le douar. Il se fit reconnaître de la voix, et entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes écartèrent la herse d’épines.

Le douar était en état de défense, la zeriba doublée d’un mur en pierres plus haut qu’un homme, le troupeau ramassé dans le tit, le personnel alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards et des femmes. On ne se voyait pas d’une tente à l’autre : alors les habitants s’appelaient constamment ; des chiens, au dehors, hurlaient sans relâche. Les iarrimen, les hommes étaient sortis avec le caïd, laissant les vieux qui, farouches, tournaient le long du mur, le fusil ou le couteau à la main, gardant les femmes, les petits.

« Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent une attaque. »

On finit par trouver un notable qui parlait arabe : le caïd battait l’estrade, expliqua-t-il, avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour commander le douar.

— Donne-moi un guide pour retrouver le chef, dit Martin.

L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha au poitrail du cheval, et le petit groupe dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il n’était que trois heures après-midi et il faisait déjà presque sombre.

Le caïd Driss apparut tout d’un coup ; l’enfant lâcha le poitrail du cheval de l’officier et courut s’accrocher à celui du maître. C’était un homme de belle stature, dans la force de l’âge mais un peu empâté d’obésité. Il disparaissait dans un selham bleu foncé ruisselant de pluie ; deux fantassins en guenilles couleur de terre tenaient la queue de son cheval. Ils portaient les fusils et les cartouches.

En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière son capuchon, montra son visage très plein et rose qu’encadrait un mince collier de barbe clairsemée et salua militairement.