Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active Dubois se doublait de l’officier de réserve Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave jusqu’à la folie, ignorant tout du pays, le sachant, mais désireux de s’instruire, Dupont avait été pris comme officier adjoint par le chef de poste. Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse jeunesse et profiter de ce que ce jeune homme s’intéressait au Maroc pour lui donner des idées utiles.
Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait l’activité extérieure aux seules randonnées indispensables, le commandant passait la majeure partie de ses journées dans ce bureau contigu à une autre pièce qui lui servait de chambre à coucher.
Le bureau était vaste ; une sorte d’ameublement indigène assez cossu en garnissait un des bouts. A l’autre extrémité, une installation de tables, de casiers et de chaises rappelait que le maître de ces lieux était un chef chrétien habitué, pour travailler et penser, à s’asseoir sur des sièges élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir sur des coussins et des tapis, ce qui est une des distinctions essentielles qui se peuvent noter entre les deux races.
Ces ameublements voisinaient sans trop de gêne. Les matelas de laine, les tapis du coin musulman s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La rondeur engageante des « fertalat » habitués aux contacts épais de postères que n’agite pas la fuite des heures, contrastait avec la maigre et geignante structure des sièges de fortune que la trépidante humeur des chrétiens, toujours pressés, toujours inquiets, forçait vingt fois dans une heure à changer de place.
Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque légionnaire, chauffait indistinctement les deux parties de la pièce, tant la française que la marocaine. Et tout cet ensemble de choses disparates, réunies mais non mélangées dans une chambre de commandement, symbolisait assez bien cette « loyale collaboration de tous les instants » où se confondent, dans les discours officiels, l’administration du Makhzen et l’énergie rénovatrice du Gouvernement protecteur.
Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de la promiscuité en ce bureau des deux ameublements, Durant avait donné cette explication :
— Pour ma part, je m’accommoderais fort bien du coin musulman, et je vous avoue qu’il m’arrive souvent de méditer étendu sur ces coussins dont la souplesse rend infiniment plus délectable la cigarette des heures d’ennui. Mais je commande ici à des soldats qui ne doivent concevoir leur chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en train de dicter des ordres ou d’entendre des rapports. Ces soldats coûtent cher à la « Princesse », à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils fassent le maximum de travail dans le minimum de temps. Je ne puis leur donner des ordres que j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres en souffrirait. Et c’est pour cette raison que moi, qui habite et sers mon pays depuis si longtemps en terre musulmane, je me suis toujours défendu de prendre les coutumes indigènes, malgré tout ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne sommes pas une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous ne saurions, sans perdre notre supériorité sur ce peuple, adopter sa façon de vivre et ses méthodes de travail.
Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas pour moi ni pour vous, jeune homme, que j’ai réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement et ce décor indigènes. Appelé par mes fonctions à traiter longuement, avec les chefs du pays, d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre, pendant les heures où je les tiens, un accueil et des commodités qui leur font plaisir et les incitent à m’écouter patiemment. Mettez-vous à la place de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres à cheval par des sentiers de montagne pour venir parler avec le chef roumi et qui se verrait imposer le supplice de la chaise branlante ? Soyez persuadé que cet indigène, préoccupé de garder son équilibre sur ce siège nouveau pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune sincérité. Il sera furieux parce qu’il se sentira ridicule. Tout autres seront ses dispositions et l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur indigène est à son aise chez moi ; notre politique, notre action sur ces gens seront d’autant plus efficaces que la maison du « hakem », du chef français, leur paraîtra plus aimable.
Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes devraient tôt ou tard s’habituer à nos usages et même les adopter, le chef de poste avait répondu :
— Le moment n’est pas propice à faire sur ce point leur éducation. On se bat en France, ils le savent, et les moyens militaires manquent un peu, vous en conviendrez, pour les tenir dans l’obéissance. Ces gens nous couvrent du côté de la montagne contre les peuplades mal connues qui y vivent et que tente continuellement la superbe proie des riches plaines du Nord. Et tout ce que je peux faire de mieux, pour le moment, c’est de les empêcher de partir en dissidence. Je leur apprendrai plus tard à s’asseoir sur des chaises.